Lorsque les premiers semis commencèrent à lever, que les planches se couvrirent de feuilles vertes, non-seulement Isabelle et les petit jumeaux, mais Charles et la mère elle-même, éprouvèrent une joie d'enfant. On visitait à chaque moment ces laitues naissantes, ce cerfeuil, ces petits pois, qui, soulevant la terre crevassée, se montraient à l'envi. On épiait sur les arbrisseaux la sortie des premières feuilles ; on comptait les fleurs. Que de mains empressées à protéger une faible tige contre le vent ou le soleil! Et, quand la terre semblait un peu desséchée, que de jardiniers se disputaient l'arrosoir! Cette joie devint plus calme, mais elle ne s'affaiblit point. C'est le secret de la nature de se faire des amis qui ne peuvent l'oublier.

Charles, pour établir son potager, mit à profit, suivant sa coutume, ce que le riche voisinage lui abandonnait. Les rebuts d'un jardin opulent étaient bien reçus dans le sien ; ils payèrent souvent les soins qu'on leur donna en devenant des sujets d'élite. Avait-on jeté des fraisiers par-dessus la muraille, des mains attentives les relevaient bientôt, et transportaient au Rivage cette nouvelle richesse. C'est ainsi que les meilleures espèces d'herbages, de légumes, de melons, de concombres, y furent cultivées. Sans avoir acheté rien, on eut bientôt beaucoup de choses à vendre.

Le jardinier de M. M… aurait pu, sans faire tort à son maître, aider, dans ce premier établissement, son voisin, encore novice, et sans doute le bon vieillard le voulait ainsi. Mais l'intendant était moins bien disposé. Cet homme, d'un méchant caractère, avait vu de mauvais œil l'entreprise de Charles. Il avait prédit que cela ne réussirait point. Blessé dans son amour-propre par le succès du jeune colon, il ne pouvait souffrir qu'un étranger tirât quelque avantage de ce qu'il avait négligé. Qu'on se figure sa colère, quand il dut prévoir que la prospérité toujours croissante des Baudry les fixerait indéfiniment sur des terres soumises à son intendance! Sa mauvaise volonté ne s'était montrée jusque-là que par des ricanements et des grimaces, quand il passait le long du Rivage : elle parut dès lors plus visiblement : elle arrêta le jardinier, quand il voulut faire part aux Baudry de son superflu et leur donner des conseils. Susanne en fut alarmée ; elle disait : « J'entends gronder le tonnerre dans le lointain ; Dieu veuille qu'il ne nous arrive pas malheur! — Qu'importe M. l'intendant! disait Charles, nous avons le maître pour nous. »

19. — Encore des colons.

Le Rivage devint peu à peu l'asile de mainte créature abandonnée, qui cherchait le vivre et le couvert. Un jour que la pluie froide et le vent orageux avaient emprisonné nos amis dans leur cabane, ils entendirent, pendant le repas, des gémissements à travers la porte. Isabelle courut voir ce que c'était. Un pauvre barbet délaissé entra précipitamment, et commença par secouer vivement sa laine chargée d'eau. On lui pardonna, en faveur de ses avances non moins vives, cette façon d'agir trop familière. Il avait faim ; ses regards émurent facilement la pitié de la famille. Il se trouva au fond du pot un peu de soupe : elle fut pour Caniche, qui venait de trouver tout d'un coup de nouveaux maîtres et un nouveau nom.

Une autre fois, André tira de la rivière un petit chat blanc, que des enfants cruels avaient jeté à l'eau pour se divertir. Le chat, qui poussait des miaulements affreux, fut porté par le courant dans des mains charitables : André se jeta dans l'eau lui-même pour le sauver. On l'appela Minet ; il devint le folâtre compagnon du grave Caniche, et partagea l'amitié des maîtres de la maison. C'étaient là des bouches à peu près inutiles ; ni les souris ni les voleurs n'étaient encore bien à craindre dans la chaumière. Moins occupés, les nouveaux venus eurent le temps d'être aimables ; ils payèrent en caresses le pain qu'on leur donna sans regret.

Un troupeau de moutons mérinos passait sur la route, le berger en tête et le chien en queue ; les menaces du chien, les appels du maître, ne pouvaient plus faire avancer une malheureuse brebis, qui traînait le pied et hochait la tête, bien loin derrière ses frères et ses sœurs ; Charles la recommandait doucement à la compassion du berger. « Que voulez-vous que j'y fasse? répondit-il. Cette bête n'ira pas loin, on le voit bien, et certainement elle n'arrivera pas en Allemagne, où je mène ce troupeau. — En Allemagne! s'écria Charles, c'est impossible. A une demi-lieue d'ici elle tombera pour ne plus se relever. — Prenez-la donc, jeune homme, et, quand je reviendrai dans le pays, vous me la rendrez. Vous aurez pour vos soins sa laine et les petits qu'elle porte. » La brebis fut recueillie, doucement traitée et bientôt guérie. Elle mit bas deux agneaux, qui furent les parents de plusieurs autres.

Ce progrès rendit nécessaire la construction d'une étable. Charles, qui avait su loger sa famille, ne fut pas embarrassé pour abriter des moutons. Dès lors le rivage eut tout l'air d'une ferme, avec ses petites dépendances, placées en appentis contre le bâtiment principal. Les jeunes enfants avaient trouvé un nouvel emploi de leur temps. Il menaient la brebis et les agneaux tondre les haies du voisinage et l'herbe perdue le long des chemins. Bientôt les débris du jardin fournirent un supplément de pâture, qui permit de nourrir une petite chevrette, échangée par Suzanne contre la laine de la brebis, et sauvée par elle des mains d'un paysan, qui la menait à la boucherie. « Combien de vies gardées par notre ami Charles! » disait Isabelle, en rappelant un jour par quelles aventures tant d'êtres animés étaient venus peupler le Rivage.

Il y manquait de la volaille. En attendant, Charles avait déniché et apprivoisé un couple de pigeons sauvages. On s'avisa de faire couver à la femelle des œufs de poule ; les poules, à leur tour, firent éclore des canetons, et l'on prévoit que les canetons réussirent ; le gîte était fait pour eux ; ils avaient dans la rivière et le lac des vivres en abondance et le bain à souhait. Ils furent d'abord en grande prospérité. Les jeunes filles y trouvèrent tant de plaisir et de profit, qu'elles étendirent peu à peu cette industrie : bientôt les canards virent les oies nager gravement à leur côté.

20. — Effets naufragés.