Le lendemain, André, qui s'était approché du lac, revint, tout joyeux, dire que Cravel faisait enlever son réservoir. Quelques moments après, l'intendant arriva en effet avec un large baquet rempli de poissons. « Voilà qui vous appartient, monsieur Charles, dit-il, en le déposant devant ses pieds. — Fort bien, monsieur. Isabelle, c'est l'heure d'aller au marché, prépare-toi. Vois-tu les belles truites que tu auras à vendre? Aujourd'hui c'est M. Cravel qui a pêché pour toi. » Après s'être permis cette légère plaisanterie, il plaça les poissons dans le panier d'Isabelle, et rendit à l'homme son baquet.
Ainsi les choses reprirent leur premier cours, et les mauvais temps qu'on avait passés firent paraître d'autant plus agréable le retour de la sérénité. Cravel ne se montrait plus au Rivage. S'il passait derrière le bosquet, il saluait de loin Susanne, Charles, Isabelle et même le petit André. On lui rendait toujours cordialement politesse pour politesse ; ces bonnes gens n'avaient pas le moindre ressentiment de ses injures ; et, s'il avait pu s'en convaincre, en lisant dans leur âme, il n'aurait pas été moins surpris de leur générosité que de leur patience.
Un jour il vint dire à Susanne : « Nous avons un compte à régler ensemble. Vous m'avez fourni du poisson, de la volaille, des fruits, des légumes ; dites-moi, je vous prie, ce que je vous dois. — Il suffit que vous vous sentiez redevable, monsieur Cravel. Nous n'avons rien noté, nous ne vous demandons rien. » Il insista longtemps, non qu'il eût des remords : il n'agissait que par calcul, et voulait seulement assurer sa position ; mais il ne put vaincre la résistance de Susanne, et cette bonté ne le toucha point. Il imagina qu'on voulait conserver sur lui l'avantage qu'il avait donné par sa mauvaise conduite, et s'indignait de ne pouvoir faire accepter ses réparations intéressées.
34. — Instants de bonheur.
Tant que leur ennemi fut arrêté par la crainte, nos colons goûtèrent de nouveau la joie et la paix. Tout prospérait dans la famille. Depuis son établissement au Rivage, Susanne semblait rajeunie ; Charles était devenu un homme robuste : il avait vingt-deux ans, Isabelle près de dix-neuf, André et Juliette dix-sept ; ils étaient heureux, et cependant lorsque Susanne, assise devant sa porte, mêlait le bruit de son rouet au murmure de la fontaine et au bourdonnement des abeilles ; quand elle voyait ses fils jetant leur filet à quelques encâblures du Rivage, Isabelle donnant la pâture aux poules, aux moutons et à ses deux chèvres, et Juliette cueillant des herbes pour le repas, la pauvre femme sentait ses yeux se mouiller de larmes.
« Cela est bien doux, se disait-elle en soupirant, mais cela ne doit pas durer. La vague qui paraît la plus éloignée est bien vite au bord ; nous avançons comme elle sans bruit, pour nous briser en gémissant. Dieu veuille qu'avant ce terme naturel du bonheur, le nôtre ne soit pas troublé par de nouveaux orages! » Telles étaient les pensées mélancoliques de la bonne mère ; une ombre de tristesse passait sur son front, et tout à coup Juliette revenait en chantant ; Isabelle s'approchait, le sourire sur les lèvres, et comptait ses œufs dans son tablier ; André, monté sur la pointe du bateau, agitait en l'air son chapeau de paille, pour annoncer un bon coup de filet, et la veuve attendrie se livrait à la joie où la conviaient ses enfants.
35. — Nouvelles inquiétudes.
On attendait avec impatience la fin du mois et la visite promise ; soudain le bruit se répandit dans le voisinage que M. M… était malade. Ce fut un grand sujet de chagrin et d'alarme pour les habitants du Rivage. Ils allaient souvent demander des nouvelles aux domestiques de la maison, qui ne leur en donnaient pas toujours de bien positives. Ce qui était malheureusement assez clair, c'est que Cravel devenait moins honnête de jour en jour. « Notre protecteur est bien malade, disait Charles, car l'intendant ne me salue plus. »
Un jour il se fit un mouvement extraordinaire dans la maison voisine ; un personnage d'importance venait d'arriver : les Baudry apprirent que c'était le neveu du maître, et son héritier. Le lendemain ils le virent se promener dans la campagne avec l'intendant. Celui-ci, le chapeau à la main, suivant le visiteur avec une contenance humble et soumise, paraissait lui donner des renseignements et répondre à ses questions. Ils avancèrent enfin jusque sur les rochers qui dominaient le Rivage, et ils eurent à cette place une conversation très-animée. André, qui, sans être aperçu, avait observé les gestes des deux personnages, crut pouvoir les expliquer de la manière suivante :
« Le neveu a indiqué du doigt notre cabane, et regardé Cravel fixement, ce qui voulait dire : « Qu'est-ce que cela? » Cravel a montré, de même, notre frère, qui émondait dans ce moment les branches gourmandes du pommier de rainettes. Il est clair que Cravel a répondu : « Voilà celui qui l'a bâtie. » Ensuite le neveu a tourné lentement la tête, en promenant ses regards depuis l'entrée du Rivage jusqu'à l'autre bout, et il a regardé de nouveau l'intendant, en lui indiquant, d'un geste du bras, tout ce qu'il venait de parcourir des yeux. « Oui, tout cela, » a répondu Cravel, car il a fait un signe de tête aussi clair qu'expressif. Alors le neveu a regardé à ses pieds, comme pour y chercher quelque chose, puis à droite et à gauche, dans la direction des plantations qui nous séparent ; il a montré de la main le lieu sur lequel il se trouvait, et il a demandé, je gage, si c'était donc là que se bornait la propriété de son oncle? Sur quoi Cravel a répondu négativement, avec beaucoup de vivacité, et, d'un air triomphant, il a étendu à son tour les deux bras, comme cela, et a fait comprendre, j'en suis sûr, que, jusqu'au lac, comme ceci et comme cela, tout appartenait à son maître, ce qui a paru faire grand plaisir au neveu, car il a balancé plusieurs fois la tête, d'un air qui voulait dire : « A la bonne heure! » Après quoi il a frappé du pied vivement, en mettant les mains dans ses poches et en paraissant adresser à Cravel une question pressante, savoir (ou je suis bien trompé) : « Mais pourquoi donc ces gens sont-ils là? » Alors notre ennemi a plié le dos, et s'est incliné en avant, les bras entr'ouverts, les mains à la hauteur de la tête, dans une posture qui, certainement, voulait dire : « Ce n'est pas ma faute. » Là-dessus, le neveu a secoué la tête d'un air menaçant, et s'est retiré, après avoir jeté sur le pauvre Rivage des regards qui ne lui présageaient rien de bon. »