Pierre n'était plus là ; il était à la poursuite de ses moutons et de ses chèvres dispersés par la tempête ; cette recherche le conduisit par hasard vers le ruisseau et le moulin de son rival. Voyant la maison en danger, il oublie son petit bétail pour secourir ses voisins, et s'étonne de trouver leur demeure abandonnée.
Avant de s'éloigner, Gaspard avait eu la précaution de fermer l'écluse du chenal, mais la force du courant l'avait brisée ; l'eau s'y était jetée avec fureur ; elle débordait et formait comme un lac derrière le bâtiment. Pierre, trouvant une pioche sous sa main, se jette dans l'eau à moitié corps, et, à force de peine, il ouvre une issue latérale : ce fut le salut de la maison. L'eau, se précipitant par cette ouverture, reprit son cours naturel.
Aussitôt que Gaspard avait cru pouvoir quitter sa femme et son enfant, il était revenu chez lui en grande hâte. Il arriva dans le moment où Pierre achevait son travail : c'était là que Dieu attendait Gaspard, pour le toucher enfin à son tour de repentir. Quel spectacle pour lui, et quelles réflexions dut-il faire! Pendant que sa femme et son enfant recevaient dans l'église les soins de la pauvre voisine, le mari sauvait leur maison menacée!
— Ah! mon cher voisin!… s'écria Gaspard à cette vue, et il n'en put dire davantage. D'ailleurs ce n'était pas le moment de se répandre en paroles. Il prit lui-même un outil, et se mit à travailler de son côté. Ils firent si bien l'un et l'autre, qu'au bout de quelques moments, le moulin ne courait plus aucun risque.
La tempête finit par s'apaiser ; les eaux cessèrent de croître et bientôt elles baissèrent. Vers dix heures du matin, il fut possible à l'un des meuniers d'aller savoir des nouvelles de leurs femmes et de leurs enfants.
Gaspard se chargea de ce soin ; il courut à l'église, et ramena chez lui les deux familles, après leur avoir fait connaître la belle conduite de Pierre. Ce fut pour tous une grande joie. Chemin faisant, on recueillit une partie du bétail égaré ; les deux pères allèrent à la recherche du reste, et le ramenèrent ensemble au moulin.
C'est ainsi que l'amitié prit chez eux la place de la haine.
— Ce moulin n'est plus à moi, dit Gaspard, il est à nous.
Les deux meuniers s'associèrent en effet pour l'exploiter ensemble, et plus tard ils rebâtirent l'autre, sans renoncer à leur société. Les deux femmes, les enfants, vivaient dans la meilleure intelligence. Chaque famille avait repris son ménage, mais l'on était sans cesse les uns chez les autres pour s'entr'aider.
Grâce au progrès de l'agriculture, il y eut de l'ouvrage en abondance pour les deux établissements. Quand le temps était moins favorable au moulin à vent, l'autre le suppléait et réciproquement. Mais d'ordinaire les deux moulins travaillaient à l'envi, car le ciel bénit les bonnes gens. Plus d'ouragan destructeur, ce terrible événement resta dans la mémoire des enfants comme une leçon divine dont ils surent profiter ; ils grandirent ensemble, ils s'aimèrent et furent heureux.