—Oui, sans doute! ai-je répondu. Comment supporter, sans cela, des veillées qui commencent dès le matin?

Nous n'avons qu'un lit, mais nous y dormons à l'aise; il est, suivant l'usage de nos montagnes, assez grand pour cinq ou six personnes. Il est placé dans un coin de la seule pièce d'habitation, qui est en même temps la cuisine et le laboratoire où l'on fait le fromage. Une seule couverture nous a été laissée; si elle ne suffit pas, nous avons de la paille et du foin. Point de draps, point de matelas, mais une grossière paillasse. Je voudrais bien une couche plus commode pour grand-papa: un bon lit fait oublier à un vieillard beaucoup de privations. Pour moi, qui dormirais sur la terre nue, et qui ai souvent passé la nuit dans le fenil, je n'ai rien à regretter ici.

—Je voudrais seulement, ai-je dit, avoir pendant trois ou quatre mois l'instinct des marmottes; et m'endormir jusqu'au retour de la belle saison.

Là-dessus mon grand-père m'a fait reconnaître mon ingratitude et ma folie. Il m'a dit:

—Laissons à la brute ce long sommeil: notre part est plus belle. Dieu nous condamne à la souffrance, il est vrai; mais il daigne se révéler à nous. Récompense magnifique! Accepte-la, mon fils, avec reconnaissance, et accomplis les devoirs qu'elle t'impose. Veillez, nous est-il dit, car vous ne savez pas à quelle heure le Seigneur viendra.

Le 26 Novembre.

J'aurais encore à mettre dans notre inventaire plusieurs objets qui pourront nous être utiles, mais je n'en parlerai pas, tant il me tarde de rapporter ici la découverte que j'ai faite, et qui a été pour les deux captifs le sujet d'une vive joie.

En examinant l'état de notre mobilier et de nos provisions, j'avais cherché dans les plus petits recoins si je ne trouverais pas quelques livres. Je savais que mon père ne montait jamais au chalet sans y porter plusieurs ouvrages de piété, afin de faire avec ses valets quelques lectures, à la place de l'office divin, dont ils étaient privés par l'éloignement; mais apparemment il avait déjà renvoyé au village sa petite bibliothèque.

Nous regrettions bien vivement, dans notre prison solitaire, de n'avoir pas ce moyen de nous soutenir et de nous consoler pendant nos longues veilles. Aujourd'hui, ayant aperçu, derrière l'armoire de chêne, une planche qu'on y avait logée, j'ai voulu la retirer, jugeant qu'elle pourrait nous être bonne à quelque chose, et j'ai fait tomber en même temps un livre tout poudreux, égaré sans doute depuis des années. C'était l'Imitation de Jésus-Christ. En reconnaissant cet ouvrage, mon grand-père s'est écrié:

—C'est le meilleur des amis, qui nous visite dans notre solitude! Mon enfant, l'Imitation est un livre fait pour les malheureux, ou plutôt c'est un livre qui nous prouve, de la manière la plus touchante, qu'il n'y a qu'un malheur, c'est d'oublier Dieu, et un seul bonheur véritable, de l'aimer. Tu le vois, mon cher Louis, si nous sommes à l'écart, nous ne sommes pas abandonnés; nous avons déjà trouvé ce qui soutient la vie du corps; nous possédons maintenant la nourriture de l'âme; il ne nous manque rien que de savoir en faire un bon usage.