—Comment ne pas admirer la sagesse et la bonté de la Providence? Elle rend l'enfant aimable, avant même qu'il sache aimer, en sorte que l'on craint plus vivement tous les dangers pour un être qui ne craint rien, et que l'on s'intéresse d'autant plus à lui qu'il ne peut prendre aucun souci de lui-même.
Pour moi, quand je cherche à rappeler mes plus anciens souvenirs, je vois grand-papa au coin du feu, ma mère au jardin, mon père entrant dans la maison, un fagot sur l'épaule. Peu à peu ces images sont plus nombreuses et plus nettes, et je ne peux m'empêcher de comparer ces premiers temps de ma vie à la naissance du jour: d'abord on ne distingue pas même les plus grands objets; peu à peu tout se dessine, tout s'éclaire, et nos regards saisissent les moindres détails.
Le 30 Novembre.
Nous avons trouvé le moyen d'occuper nos mains pendant une partie du jour, sans qu'il soit nécessaire de brûler plus d'huile que la prudence ne le permet; la lueur du foyer nous suffit. Comme nous avons des gerbes de reste, nous tressons, ou plutôt je tresse de la paille en longues cordes qui peuvent servir à différents usages. J'ai vu mon père entourer de ces liens nos carrés de pois, pour les soutenir; on peut même les tendre autour des blés, et surtout du seigle, qui est si sujet à verser. Enfin, nous en garnirons des chaises, quand nous aurons le bois nécessaire pour les fabriquer.
Je m'assieds tout auprès du feu, et je m'arrange de manière à travailler dans l'espace peu étendu qu'il éclaire; mon grand-père suit mon travail des yeux, et me passe lui-même la paille, à mesure que j'en ai besoin. Il veille surtout à ce qu'elle ne nous cause pas une nouvelle alerte, et la tient à quelque distance du foyer.
Cette occupation nous amuse; il nous semble qu'en travaillant pour la belle saison nous la rapprochons de nous; d'ailleurs, cela ne nous empêche pas de causer; mon grand-père me fait conter ce qui se passait à l'école, où j'avais le malheur de trouver quelquefois le temps un peu long. J'aime surtout à lui rappeler les visites de ce riche et bon voisin, qui nous distribuait de temps en temps des livres en prix. Il nous donnait aussi des vers à apprendre par cœur. Ces jours-là les heures passaient bien plus vite, surtout quand il nous récitait ces poésies, qu'il nous expliquait à merveille.
Mon grand-père m'a dit:
—Tu ne les as pas oubliées, j'espère, puisqu'elles te plaisaient tant? Et il a voulu que je lui en donnasse la preuve à l'instant même.
—As-tu écrit ces vers? m'a-t-il dit.
—Je les avais écrits, mais je les ai prêtés, et le cahier a été perdu.