Le 7 Décembre.
Nous sommes moins avancés qu'hier; la neige recommence, et le vent est si froid que je n'ai pas eu la permission de travailler dehors. J'ai seulement enlevé, ce soir, la neige nouvellement tombée devant la porte. Il faudra maintenir mon ouvrage; tout établissement a besoin d'entretien; mais je ne manquerai pas de persévérance.
C'est par là que je suis arrivé à pouvoir traire la chèvre avec assez de succès pour que grand-papa ne craigne plus de m'en laisser le soin; et pourtant notre vie repose sur celle de Blanchette, qui, fort heureusement, se porte à merveille. Depuis qu'elle ne s'ennuie plus, elle donne plus de lait.
Le 8 Décembre.
Le temps était plus doux aujourd'hui, et j'ai repris mon ouvrage; mais il m'est arrivé un accident, dont je n'ai fait d'abord que rire, et qui pouvait cependant avoir des suites fâcheuses. J'avais déjà enlevé beaucoup de neige, et je croyais approcher de la fin de mon travail, lorsque le monceau que j'avais rejeté au-dessus de ma tête s'est éboulé sur moi, et m'a couvert tout entier. Mon grand-père, qui venait de rentrer dans le chalet, ne pouvait se douter de rien, parce qu'il m'avait donné les directions nécessaires pour me préserver de cet accident; je les avais négligées, et je ne l'ai pas appelé d'abord, de peur de l'effrayer; j'espérais me tirer d'affaire moi-même. Je suis, en effet, parvenu à dégager ma tête, mais c'est tout ce que j'ai pu faire sans secours. Après m'être longtemps agité inutilement, parce que la neige n'offrait pas à mes pieds une base dure et solide, j'ai été forcé d'appeler mon grand-père à mon aide.
Il est venu tout alarmé, et s'est traîné péniblement jusqu'à la place où j'étais presque enseveli. Quand un de mes bras s'est trouvé libre par son secours, j'ai été bientôt dégagé, mais j'aurai de la peine à obtenir qu'il me laisse continuer ce travail, dont mon étourderie aura seule empêché le succès.
Le 9 Décembre.
Seigneur, ayez pitié de nous! Nous venons de passer la plus terrible journée de notre captivité. Je ne savais pas encore ce que c'est qu'un ouragan dans les montagnes. A présent même, puis-je dire ce qui s'est passé au dehors? Nous avons entendu des mugissements effroyables; quand nous avons essayé d'entr'ouvrir la porte, nous avons vu des tourbillons de neige si rapides, et le vent s'est engouffré avec tant de fureur dans le chalet, que nous avons eu la plus grande peine à pousser le verrou. Nous avons aussi dû baisser la trappe, et d'ailleurs, il n'était pas possible de faire du feu, parce que toute la fumée était rejetée au dedans.
Nous sommes restés ainsi longtemps dans les ténèbres, après avoir trait Blanchette, et déjeuné de son lait sans le faire bouillir; seulement, avant d'éteindre la lampe, nous avons lu quelques pages de l'Imitation; ensuite mon grand-père a soutenu mon courage par sa sérénité; ses paroles graves et pieuses se mêlaient, dans l'obscurité, au bruit de la tourmente. Au moment où l'on eût dit que la malédiction de Dieu pesait sur nous, il me parlait de sa miséricorde.