Si loin, toujours faisant sa ronde,

Qu'on trouve enfin le bout du monde.

Au même lieu d'où l'on partit.

Le 22 Décembre.

J'ai appris par la géographie que les peuples des montagnes ont des mœurs à part.

—Et l'on ne doit pas s'en étonner, dit mon grand-père, quand on voit combien leur manière de vivre est différente de celle des autres peuples. Les montagnards sont confinés une grand partie de l'année dans leurs cabanes écartées, et, quand ils en sortent avec leurs troupeaux, c'est encore pour chercher la solitude. Un berger des Alpes jouit moins de la société des hommes pendant une année, que l'habitant de nos villages pendant un mois. Cette vie solitaire doit avoir sur le caractère des effets marqués. On est plus concentré en soi-même; on vit sur ses propres réflexions; on s'accoutume à combattre avec ses seules forces contre les obstacles d'une nature sauvage. Cette vie pénible doit former à la patience et à la résignation. C'est presque la vie de ces ermites, qu'on nous représente passant leurs jours dans des austérités continuelles et dans une silencieuse contemplation.

Ainsi parlait mon grand-père, à la lueur de notre foyer, et il me paraissait à moi-même un de ces saints hommes, objet de la vénération publique dans les siècles passés. Sa barbe commence à couvrir le bas de son visage; il porte un bonnet garni d'une fourrure grise; son habit brun est du drap le plus grossier: son costume forme une opposition singulière avec la douceur de son regard et de son sourire. Quelquefois je reste longtemps à le considérer, et, si je pense à tout ce qu'il doit souffrir, soit à cause de moi, soit par l'infirmité de son âge, mes yeux se remplissent de larmes.

Mais nous avons soin de nous arracher l'un l'autre à nos tristes réflexions. Mon grand-père ne demande pas mieux que de lier la conversation, et je tâche de la lui rendre agréable par mon attention docile, ne pouvant guère conter à mon vénérable ami de choses qui l'intéressent. Aujourd'hui il m'a entretenu des travaux auxquels se livrent pendant l'hiver les montagnards des Alpes et du Jura.

Oh! que je porte envie à ceux qui peuvent abréger cette saison par des occupations régulières! Si j'avais, comme plusieurs, les matériaux, les outils et l'adresse nécessaires pour faire de ces jolis ouvrages en bois, qui se fabriquent surtout dans l'Oberland bernois, et qui se vendent jusqu'à Paris; ou, si j'étais assis devant un établi, comme les horlogers de la Chaux-de-Fonds et de la vallée du lac de Joux, qui font des montres si renommées par leur exactitude; si seulement j'avais le bois nécessaire pour faire des échalas, de grossiers baquets et des tonneaux, comme d'autres habitants de nos montagnes, je ne me plaindrais pas de mon sort; il n'y a guère de situations dans la vie qu'un travail assidu ne rende agréables ou du moins supportables.