"Après ces tristes moments, tu te sentiras bien isolé dans cette demeure; tu verseras beaucoup de larmes; tu m'appelleras peut-être, et je ne répondrai pas: ne t'égare point en regrets inutiles; adresse-toi seulement à Celui qui nous répond toujours, quand nous l'invoquons avec confiance. Tu n'auras jamais mieux compris ce que peut son secours. Tout te manquera, mais il te tiendra lieu de tout."
Telles sont les exhortations que mon grand-père m'a adressées ce matin; et, comme s'il se trouvait soulagé de me les avoir faites, il s'est montré depuis plus tranquille, plus serein et presque joyeux. Pour moi, je ne peux me persuader qu'un esprit si libre et si ferme habite un corps près de se dissoudre. Le danger a été mis sous mes yeux, et il me semble encore éloigné. Dieu veuille confirmer mes heureux pressentiments!
Le 6 Janvier.
Encore un jour accompli! C'est ce que nous répétons chaque soir. J'ai toujours plus de sujets d'impatience, et il me semble que le printemps ne viendra jamais. Serait-ce la crainte de l'isolement, dont mon grand-père me présentait l'image, qui causerait mon inquiétude? Je cherche à repousser ces lâches sentiments; je ne veux plus penser à moi, afin que Dieu me trouve plus digne de sa faveur. Ah! si je lui demande de guérir mon aïeul, ce n'est pas dans mon intérêt, ni pour m'épargner l'horreur de la solitude!
Le 7 Janvier.
L'obscurité est plus triste pour les malades; on dit même qu'elle peut nuire à la meilleure santé. La lumière est faite pour l'homme et l'homme pour la lumière. Nous nous sommes avisés ce matin d'un moyen de ménager l'huile, sans demeurer tout à fait dans les ténèbres. Nous avons fabriqué un lumignon avec une tranche mince de bouchon de liége, à laquelle nous avons fixé une mèche très menue. Cette faible clarté suffit à mon travail; elle réjouit un peu mon grand-père. Nous en userons ainsi à l'avenir, et nous n'allumerons guère la lampe, car je reconnais, dans ce moment, qu'il m'est à la rigueur possible d'écrire sans cela.
Sans doute, les personnes accoutumées à l'éclairage de la plus modeste cabane, pendant les soirées d'hiver, trouveraient notre demeure bien sombre; mais, après les ténèbres où nous avons vécu si longtemps, il nous semble assez doux de nous entrevoir l'un l'autre, d'aller et de venir sans marcher à tâtons, et de pouvoir enfin distinguer, par cette lueur paisible, notre jour de notre nuit.
Une couche d'huile nage dans un verre d'eau, rempli aux trois quarts, et sur cette huile flotte notre petit soleil. Nous l'avons placé sur la table, et, à sa clarté, il n'est pas impossible d'entrevoir les objets qui garnissent notre cuisine. Ce demi-jour, semblable aux premières blancheurs de l'aube, porte au recueillement et dissipe la tristesse; il rappelle ces églises où la lampe veille pour inviter à la prière. Aucune des actions de mon grand-père ne m'échappe; je le vois souvent joindre les mains, et lever les yeux ou les fixer sur moi. Ah! je devine alors sa pensée, et, sans nous consulter, nous formons ensemble le même vœu.