Tandis que mon âme cherche inutilement la nourriture qu'elle a perdue, je suis, pour le corps, dans une abondance de biens, qui ne peut me réjouir, mais qui doit me rassurer. La portion de lait de Blanchette que je ne bois pas me sert à faire chaque jour un petit fromage: je prends ce soin bien moins par précaution que pour me distraire. Je ne m'accoutume pas à la solitude; j'ai beau faire tous mes efforts pour rappeler et retenir le sommeil, les journées me semblent n'avoir point de fin.
Le 19 Janvier.
J'écris pour écrire. De quoi remplirai-je ce journal? S'il doit rester fidèle, il sera de la plus affreuse tristesse. J'essaie de prendre la plume, comme auparavant, et de donner un peu de mouvement à mon esprit: peine inutile! je ne peux sortir de mon engourdissement.
Le 20 Janvier.
Le malaise que j'éprouve est le plus grand que je connaisse. Mon premier trouble, quand nous fûmes prisonniers, ma frayeur, lorsque les loups parurent nous assaillir, les scènes lugubres de la mort et de la sépulture de mon grand-père ne m'ont pas fait souffrir autant que l'accablement où me voilà. C'est l'ennui que je sens! Je ne connaissais pas ce supplice, auquel la prière même ne peut m'arracher.
Le 21 Janvier.
Tant que la chèvre aura une main pour la nourrir, elle ne s'inquiètera pas des vides qui se font autour d'elle; je lui suffis comme aurait fait mon grand-père, comme ferait un étranger. Elle a besoin de moi sans le savoir; elle profite de mes soins sans les reconnaître: je suis tenté quelquefois de le lui reprocher. Quelle folie! on ne peut pas être ingrat, quand on est sans intelligence.
Mais moi, qui suis éclairé de cette divine lumière, sais-je en faire l'usage pour lequel Dieu me l'a donnée? Suis-je plus reconnaissant que cette brute ignorante? Ah! malheureux, saurai-je me préserver seulement du murmure et du désespoir?
Le 22 Janvier.
Marquons cette date dans mon cahier. Elle ne me laissera pas d'autre souvenir. Que suis-je devenu?