On ne les voyait plus, et mon grand-père semblait toujours les suivre des yeux. Il était appuyé sur la fenêtre, sans rien dire, mais ses lèvres paraissaient articuler quelques paroles; il avait les mains jointes et restait immobile. Son recueillement m'a fait comprendre mon devoir; je me suis uni à ses sentiments, et j'ai recommandé mon père à Dieu. Nous sommes demeurés ainsi fort longtemps, puis le vent a soufflé avec plus de violence; de gros nuages noirs nous ont enveloppés, et la nuit est tombée presque subitement. Cependant notre horloge de bois venait à peine de sonner trois heures.
—Bon Dieu, ayez pitié de lui! dit mon grand-père; mais il a passé la forêt depuis longtemps, et il n'est pas exposé à cette bourrasque. Comme il va être inquiet sur notre sort!
Nous avions été si distraits tout le jour, que nous n'avions pas pensé à prendre la moindre nourriture, et je mourais de faim. A ce moment, j'ai fait remarquer à grand-papa les bêlements de la chèvre.
—Pauvre Blanchette! a-t-il dit. Son lait lui pèse; elle nous appelle. Allume la lampe; nous irons la traire et nous souperons.
—Nous déjeunerons aussi, grand-papa!
Cette parole le fit sourire, et, comme je pus m'en apercevoir à la clarté de la lampe, il reprit un air plus tranquille, qui me rendit un peu de courage. Cependant le vent grondait bien fort. Il s'engouffrait sous les bardeaux, qu'il faisait frémir, et l'on aurait dit que le toit du chalet allait être emporté. Je levais la tête par moments.
—Ne crains rien, m'a dit mon grand-père. Cette maison a soutenu bien d'autres orages. Les bardeaux sont chargés de grosses pierres, et le toit, peu incliné, n'offre pas beaucoup de prise au vent.
Ensuite il m'a faite signe de marcher devant lui, et nous sommes entrés à l'étable.
Quand la chèvre nous a vus, elle a redoublé ses bêlements; on aurait dit qu'elle allait rompre son lien, tant elle faisait d'efforts pour venir à nous. Avec quelle avidité elle a mangé la poignée de sel que je lui ai donnée! Sa langue a passé et repassé sur ma main, pour ne pas en laisser une parcelle. Elle nous a donné un grand pot de lait. J'en avais besoin. Mon grand-père m'a dit, en revenant à la cuisine:
—Gardons-nous bien d'oublier encore Blanchette; nous la trairons soigneusement matin et soir; notre vie dépend de la sienne.