Si je n'ai pas compris moi-même, à plus forte raison les autres ne comprirent-ils point les impulsions de des Esseintes. A Rebours tombait ainsi qu'un aérolithe dans le champ de foire littéraire et ce fut et une stupeur et une colère; la presse se désordonna; jamais elle ne divagua en tant d'articles; après m'avoir traité de misanthrope impressionniste et avoir qualifié des Esseintes de maniaque et d'imbécile compliqué, les Normaliens comme M. Lemaître s'indignèrent que je ne fisse point l'éloge de Virgile et déclarèrent, d'un ton péremptoire, que les décadents de la langue latine, au moyen âge, n'étaient que «des radoteurs et des crétins». D'autres entrepreneurs de critique voulurent bien aussi m'aviser qu'il me serait profitable de subir, dans une prison thermale, le fouet des douches; et, à leur tour, les conférenciers s'en mêlèrent. A la Salle des Capucines, l'archonte Sarcey criait, ahuri: «Je veux bien être pendu, si je comprends un traître mot à ce roman!» Enfin, pour que ce fût complet, les revues graves, telles que la Revue des Deux Mondes, dépêchèrent leur leader, M. Brunetière, pour comparer ce roman aux vaudevilles de Waflard et Fulgence.

Dans ce tohu-bohu, un seul écrivain vit clair, Barbey d'Aurevilly, qui ne me connaissait nullement, d'ailleurs. Dans un article du Constitutionnel portant la date du 28 juillet 1884, et qui a été recueilli dans son volume Le Roman Contemporain paru en 1902, il écrivit:

«Après un tel livre, il ne reste plus a l'auteur qu'a choisir entre la bouche d'un pistolet ou les pieds de la croix.»

C'est fait.

J.-K. Huysmans.

(1903.)


NOTICE

A en juger par les quelques portraits conservés au château de Lourps, la famille des Floressas des Esseintes avait été, au temps jadis, composée d'athlétiques soudards, de rébarbatifs reîtres. Serrés, à l'étroit dans leurs vieux cadres qu'ils barraient de leurs fortes épaules, ils alarmaient avec leurs yeux fixes, leurs moustaches en yatagans, leur poitrine dont l'arc bombé remplissait l'énorme coquille des cuirasses.

Ceux-là étaient les ancêtres; les portraits de leurs descendants manquaient; un trou existait dans la filière des visages de cette race; une seule toile servait d'intermédiaire, mettait un point de suture entre le passé et le présent, une tête mystérieuse et rusée, aux traits morts et tirés, aux pommettes ponctuées d'une virgule de fard, aux cheveux gommés et enroulés de perles, au col tendu et peint, sortant des cannelures d'une rigide fraise.