Il manipulait tout cet attirail, autrefois acheté sur les instances d'une maîtresse qui se pâmait sous l'influence de certains aromates et de certains baumes, une femme, détraquée et nerveuse, aimant à faire macérer la pointe de ses seins dans les senteurs, mais n'éprouvant, en somme, une délicieuse et accablante extase, que lorsqu'on lui ratissait la tête avec un peigne ou qu'elle pouvait humer, au milieu des caresses, l'odeur de la suie, du plâtre des maisons en construction, par les temps de pluie, ou de la poussière mouchetée par de grosses gouttes d'orage, pendant l'été.
Il rumina ces souvenirs, et une après-midi écoulée, à Pantin, par désœuvrement, par curiosité, en compagnie de cette femme, chez l'une de ses sœurs, lui revint, remuant en lui un monde oublié de vieilles idées et d'anciens parfums; tandis que les deux femmes jacassaient et se montraient leurs robes, il s'était approché de la fenêtre et, au travers des vitres poudreuses, il avait vu la rue pleine de boue s'étendre et entendu ses pavés bruire sous le coup répété des galoches battant les mares.
Cette scène déjà lointaine se présenta subitement, avec une vivacité singulière. Pantin était là, devant lui, animé, vivant, dans cette eau verte et comme morte de la glace margée de lune où ses yeux inconscients plongeaient; une hallucination l'emporta loin de Fontenay; le miroir lui répercuta en même temps que la rue les réflexions qu'elle avait autrefois fait naître et, abîmé dans un songe, il se répéta cette ingénieuse, mélancolique et consolante antienne qu'il avait jadis notée dès son retour dans Paris:
—Oui, le temps des grandes pluies est venu; voilà que les gargouilles dégobillent, en chantant sous les trottoirs, et que les fumiers marinent dans des flaques qui emplissent de leur café au lait les bols creusés dans le macadam; partout, pour l'humble passant, les rince-pieds fonctionnent.
Sous le ciel bas, dans l'air mou, les murs des maisons ont des sueurs noires et leurs soupiraux fétident; la dégoûtation de l'existence s'accentue et le spleen écrase; les semailles d'ordures que chacun a dans l'âme éclosent; des besoins de sales ribotes agitent les gens austères et, dans le cerveau des gens considérés, des désirs de forçats vont naître.
Et pourtant je me chauffe devant un grand feu, et d'une corbeille de fleurs épanouies sur la table se dégage une exhalaison de benjoin, de géranium et de vétyver qui remplit la chambre. En plein mois de novembre, à Pantin, rue de Paris, le printemps persiste et voici que je ris, à part moi, des familles craintives qui, afin d'éviter les approches du froid, fuient à toute vapeur vers Antibes ou vers Cannes.
L'inclémente nature n'est pour rien dans cet extraordinaire phénomène; c'est à l'industrie seule, il faut bien le dire, que Pantin est redevable de cette saison factice.
En effet, ces fleurs sont en taffetas, montée sur du fil d'archal, et la senteur printanière filtre par les joints de la fenêtre, exhalée des usines du voisinage, des parfumeries de Pinaud et de Saint-James.
Pour les artisans usés par les durs labeurs des ateliers, pour les petits employés trop souvent pères, l'illusion d'un peu de bon air est, grâce à ces commerçants, possible.
Puis de ce fabuleux subterfuge d'une campagne, une médication intelligente peut sortir; les viveurs poitrinaires qu'on exporte dans le Midi, meurent, achevés par la rupture de leurs habitudes, par la nostalgie des excès parisiens qui les ont vaincus. Ici, sous un faux climat, aidé par des bouches de poêles, les souvenirs libertins renaîtront, très doux, avec les languissantes émanations féminines évaporées par les fabriques. Au mortel ennui de la vie provinciale, le médecin peut, par cette supercherie, substituer platoniquement, pour son malade, l'atmosphère des boudoirs de Paris, des filles. Le plus souvent, il suffira, pour consommer la cure, que le sujet ait l'imagination un peu fertile.