Ce livre de Là-Bas qui effara tant de gens, je ne l'écrirais plus, lui aussi, maintenant que je suis redevenu catholique, de la même manière. Il est, en effet, certain que le côté scélérat et sensuel qui s'y développe est réprouvable; et cependant, je l'affirme, j'ai gazé, je n'ai rien dit; les documents qu'il recèle sont, en comparaison de ceux que j'ai omis et que je possède dans mes archives, de bien fades dragées, de bien plates béatilles!
Je crois, cependant, qu'en dépit de ses démences cérébrales et de ses folies alvines, cet ouvrage a, par le sujet même qu'il exposait, rendu service. Il a rappelé l'attention sur les manigances du Malin qui était parvenu à se faire nier; il a été le point de départ de toutes les études qui se sont renouvelées sur l'éternel procès du satanisme; il a aidé, en les dévoilant, à annihiler les odieuses pratiques des goéties; il a pris parti et combattu très résolument, en somme, pour l'Église contre le Démon.
Pour en revenir à A Rebours dont il n'est qu'un succédané, je peux répéter à propos des fleurs ce que j'ai déjà raconté sur le compte des pierres.
A Rebours ne les considère qu'au point de vue des contours et des teintes, nullement au point de vue des significations qu'elles décèlent; des Esseintes n'a choisi que des orchidées bizarres, mais taciturnes. Il sied d'ajouter qu'il eût été difficile de faire parler en ce livre une flore atteinte d'alabie, une flore muette, car l'idiome symbolique des plantes est mort avec le moyen âge; et les créoles végétales choyées par des Esseintes étaient inconnues des allégoristes de ce temps.
La contre-partie de cette botanique, je l'ai écrite depuis, dans La Cathédrale, à propos de cette horticulture liturgique qui a suscité de si curieuses pages de sainte Hildegarde, de saint Méliton, de saint Eucher.
Autre est la question des odeurs dont j'ai dévoilé dans le même livre les emblèmes mystiques.
Des Esseintes ne s'est préoccupé que des parfums laïques, simples ou extraits, et des parfums profanes, composés ou bouquets.
Il eût pu expérimenter aussi les aromes de l'Église, l'encens, la myrrhe, et cet étrange thymiama que cite la Bible et qui est encore marqué dans le rituel comme devant être brûlé, avec l'encens, sous le vase des cloches, lors de leur baptême, après que l'Évêque les a lavées avec de l'eau bénite et signées avec le saint chrême et l'huile des infirmes; mais cette fragrance semble oubliée par l'Église même et je crois que l'on étonnerait beaucoup un curé en lui demandant du thymiama.
La recette est pourtant consignée dans l'Exode. Le thymiama se composait de styrax, de galbanum, d'encens et d'onycha, et cette dernière substance ne serait autre que l'opercule d'un certain coquillage du genre des «pourpres» qui se drague dans les marais des Indes.
Or, il est difficile, pour ne pas dire impossible, étant donné le signalement incomplet de ce coquillage et de son lieu de provenance, de préparer un authentique thymiama; et c'est dommage, car s'il en eût été autrement, ce parfum perdu eût certainement excité chez des Esseintes les fastueuses évocations des galas cérémoniels, des rites liturgiques de l'Orient.