Il se tut, puis il pensa qu'il serait convenable de s'intéresser aux travaux de son hôte; il regarda un tableau placé sur un chevalet:

—Eh bien, mais, ça va! s'écria-t-il, puis il écouta, sans les entendre, les explications de son ami et, obsédé de nouveau par son malheur, il reprit:

—C'est étonnant, si tu l'avais vue il y a quinze jours quand elle a flanqué congé à la bonne qui découchait. Elle est sévère, ma femme! moi, je faisais remarquer que cette fille cuisinait bien, ne rechignait devant aucun ouvrage, qu'il était absurde de la renvoyer pour des escapades qui, au demeurant, ne nous gênaient pas. Ma femme m'a toisé! j'étais évidemment pour elle, un homme sans mœurs, je me suis tu, la bonne a reçu son compte; cela a mieux valu, ajouta-t-il plus bas, nous n'avons pu en engager une autre, de sorte qu'au moins pour cette nuit…

Cyprien lui coupa la parole. Ses vieilles rancunes contre les femmes se réveillaient. Ah! elles ne sont pas bons enfants, clama-t-il. On ne leur demanderait pourtant que ça!—Oui, mais pour être bon enfant, il faut avoir été beaucoup roulé, comme toi et moi, par exemple. Nous, nous nous estimons heureux quand nos convoitises se bornent à n'être pas satisfaites! nous sommes les gens qui nous contentons des à peu près. Lorsque nous ne recevons pas de tuiles sur la tête, nous sommes pleins de joie, et c'est miracle pourtant quand avec un idéal aussi court il ne nous tombe pas sur la caboche de formidables gnons! André l'approuvait d'un geste navré.

—Si je vidais ma malle, finit-il par dire, nous pourrions ensuite déjeuner et je commencerais mes courses.

Cyprien opina du bonnet et sortit pour chercher des victuailles.

André se mit à déballer son linge. Il ressentait le vague accablé, la brouille de cervelle d'un individu qui, après avoir été presque assommé, reprend connaissance. Il rangea ses chemises sur une table, réunit ses livres et il lissait leurs couvertures avec la main, dépliait leurs cornes, défripait les feuilles froissées par le voyage.

—En voilà un qui a joliment ennuyé ma femme, pensait-il; quant à celui-là, je ne le lui ai même pas prêté, quel chef-d'œuvre!—Et il se promettait de le lire, se reprochait d'avoir si longtemps négligé son art.—Ah! bien, elle en avait des moues, le soir, lorsqu'il voulait travailler!—Et il frissonnait, songeant à cette moue qui ridulait si joliment le coin des lèvres. Il jeta le reste de ses volumes, en tas, ne voulant plus voir leurs titres, tentant d'échapper aux souvenirs qui lui revenaient, un à un. à propos de chaque objet. Sa femme avait touché à tous, raccommodé les uns, acheté les autres, feuilleté tel livre, parcouru tel autre, les jours où calmement elle lui disait: Donne-moi quelque chose à lire, prenait un volume, l'ouvrait, et, le lui rendant, faisait: Pouh! ce n'est pas amusant!

Il essaya de se soustraire à son ménage, tâcha d'ensevelir le présent, se tendit l'esprit à se rappeler mille détails de sa vie de garçon qui pourraient maintenant lui être utiles. Il méditait une réorganisation d'intérieur, s'ingéniait à éviter d'avance les misères qui se ruent dans les logements sans femme; il remuait des décombres de souvenirs et alors que leur évocation lui souriait, par une évolution presque insensible de pensée, son existence d'homme marié lui sautait devant les yeux et s'établissait, là, à demeure. Il se sentait repris de colères furieuses, d'irritants dépits, plus exaspéré peut-être par cette hantise qu'il ne pouvait chasser que par la cause même qui la faisait naître.

Puis, comme ces joujous d'enfants où une sentinelle, après avoir décrit des courbes sur un plateau, revient forcément à l'endroit d'où elle est partie, sa pensée, après mille circuits, s'arrêta net au point exact, à la façon dont sa femme l'avait dupé. Son orgueil blessé saigna, sa rage s'accrut, il s'étonna, pendant une minute, de n'avoir pas étranglé l'amant de sa femme.