André ne broncha pas.

Elle entra dans des explications. Son amant était un gommeux fier comme un artaban de ses hauts cols, un bellâtre avec du bleu dans l'âme, pas méchant et grossier comme son frère, mais maladroit et incapable de comprendre une femme et de la récréer, au lit ou debout. Un vrai gosse, dit-elle, résumant sa pensée en un mot; et elle poursuivit: Oui, il va revenir, mais ce qui est moins drôle, c'est qu'aussitôt de retour à Paris, il s'associe avec un banquier et se marie, et elle ajouta plus bas: Je ne sais vraiment pas comment je ferai maintenant pour vivre.

André baissa le nez et il se tut, accablé, car il ne pouvait avec la meilleure volonté du monde entretenir Jeanne. Il ne gagnait pas un sou avec sa plume et Mélanie dévorait, en carottage et en cuisine, ses maigres rentes. Plusieurs fois déjà, il était demeuré sans le sou, aux approches du terme. Les quelques avances d'argent qu'il possédait au moment de sa rupture avec Berthe avaient été mangées en dépenses de meubles et de linges, en frais de déménagement et d'installation. Actuellement, c'était dans sa maison une véritable gabegie, un vrai pillage; chacun tirait à soi et le plus âpre encore était le mari de la bonne qui emportait les gilets et les chaussettes, dévorait des argents fous en achat d'eau seconde et de cire, aidait à vider les bouteilles de vin et empêchait l'eau-de-vie de vieillir dans les armoires.

Tous les matins, Mélanie réclamait vingt francs. André se cabrait, déclarait qu'il ne pourrait pas continuer ainsi, qu'elle devrait n'importe comment restreindre la marche de son ménage et elle, de son côté, répondait que c'était impossible, que la vie était hors de prix, qu'elle dirigeait la maison au meilleur compte. Il n'y avait plus qu'à se taire ou à congédier la bonne. Forcément il la gardait, redoutant la débâcle de son existence.

Toutes ces raisons qu'André débita à Jeanne pour s'excuser de sa réelle impuissance à l'assister ne produisirent aucun effet.

—Renvoie Mélanie qui te vole comme dans un bois, dit-elle; et légèrement, petit à petit, elle insinua, comme jadis, qu'ils pourraient vivre plus économiquement, en se mettant en ménage ensemble.

Cette suggestion consterna André. Il chercha à gagner du temps, opposant à ces attaques la force d'inertie, bien résolu, dans tous les cas, à ne pas concubiner avec Jeanne et à ne pas congédier sa bonne.

Une ou deux discrètes tentatives furent encore osées par Jeanne, certains soirs; puis bien qu'elle eût annoncé gravement une fois que, le mariage de son amant étant dès à présent consommé, elle pourrait revenir comme autrefois coucher, elle évita de reparler de vie commune et laissa de côté ses mines longues.

André s'applaudit de ce changement, et reprit confiance; il arrangea par prudence ses affaires, vendit quelques obligations et distribua, de temps à autre, à des distances préalablement calculées, un peu d'argent à Jeanne.

Un ou deux mois s'écoulèrent; février touchait à sa fin. Complètement remis de ses alarmes, se croyant sauvé, André respirait, quand un jour, Jeanne un peu pâlotte déclara que sa situation allait changer.