Lorsqu'André et Cyprien eurent atteint le bout de cette rue et qu'ils arrivèrent dans une autre, vivante encore et plus éclairée, la demie tintait. Un marchand de vins s'apprêtait à fermer ses vitres. Au fond de la boutique, dans une salle cloisonnée de carreaux dépolis, un garçon couvrait un billard et essuyait avec un torchon les marques de craie laissées près des bandes; un autre, dans la première pièce, vu de dos, l'échine courbée, le cou et les reins remuant avec le dandinement d'un volatile, rinçait des bouteilles au-dessus d'un cuveau; un troisième charroyait deux moitiés de tonnes plantées de lauriers roses, et deux ronds sales marquaient sur le trottoir la place où elles étaient mises.
Le patron se préparait à laver à grande eau son seuil. Un baquet entre les jambes, il bâillait, s'étirant, les bras en l'air, les poings fermés, et, derrière lui, sa femme, le râble aplati sur une banquette, la poitrine écroulée sur le rebord du comptoir, gourmandait les garçons, s'épilait les poils du nez, apurait ses comptes.
La rue était presque silencieuse; deux sergents de ville se promenaient, mélancoliques, parlant bas, s'arrêtaient par moment et reprenaient leur marche; au loin, une équipe de vidangeurs cinglant les chevaux attelés aux barriques numérotées, aux carrioles bondées de tuyaux et de pompes, passa, nauséabonde, dans un sourd roulement.
Le bruit devenait plus confus et plus faible. L'on entendit encore le sautillement grêle d'un fiacre qui parut, les feux allumés, le cocher endormi sous son chapeau de cuir bouilli blanc pareil à un seau de toilette, le menton dans le cou, le fouet au repos, les rosses exténuées, trébuchant, faisant cahoter la guimbarde sur la chaussée, puis le bruit s'effaça, le vacarme des volets qu'on pose s'éteignit, le quartier s'endormait, tout se tut.
Cyprien continuait à rognonner dans sa barbe; il s'exaspérait de plus en plus, après la soirée qu'il avait subie. Il attaquait les boissons, les femmes, prétendait que le punch avait été acheté, tout fait, chez un épicier et coupé d'eau pour le désinfecter; il niait le charme des fillettes tapotant de la musique ou becquetant des glaces, il se moquait du maître de la maison, debout, près du piano, chargé d'exécuter des sourires et il reprenait:
—Ah! elles sont jolies les soirées de ton oncle! une vraie bousculade de salle à bagages! il n'y a que les gens qui graissent les cartes qui aient le droit de s'asseoir! et ils sont là, avec des têtes dont les cheveux ont fui, des compresses blanches autour du cou, des ventres enflés, sanglés dans des pantalons tendus, retenant les envois d'une digestion pénible! et le salon, avec sa tapisserie de vieilles dames qui dorment le long d'un mur ou jacassent le nez sur un verre, et l'averse des conversations, la fluée des sornettes, la pluie sans fin des polkas et des valses! et tout, tout, et cette troupe d'imbéciles qui invitent des robes roses ou blanches à secouer leurs plis! et les jeunes filles donc! ces adorables récipients de chairs neuves où les vices transvasés des mères se rajeunissent! ah oui, parlons-en! il faut les voir quand elles remuent du pilon leurs jupes! le mouchoir sur les genoux et la moue au bec, elles sont là, se tortillant sur leur chaise, échangeant derrière les entrechats de l'éventail des ricochets de niaiseries sordides, chuchotant comme des galopines en classe, s'envolant tout à coup avec l'affreux bavardage des perruches qu'on lâche! puis, c'est le plongeon des graves révérences, c'est le nez qui se fripe et le dentier qui flambe, c'est des oui, maman, c'est des non, ma chère, c'est des patati, c'est des patata, c'est des rires fûtés, des éclats discrets… les jeunes filles! je les ai observées ce soir, tiens, les v'là: physiquement: un éventaire de gorges pas mûres et de séants factices; moralement: une éternelle morte-saison d'idées, un fumier de pensées dans une caboche rose! oui, les v'là, celles qu'on me destine, espérant qu'un jour viendra où, lassé de lire dans mon lit et d'y fumer tranquillement ma pipe, j'accepterai la misère d'un coucher à deux, l'insomnie ou le ronflement d'un autre, les coups de coude et les coups de pieds, la fatigue des caresses exigées, l'ennui des baisers prévus!
André souriait.
—Ah bien mais, dit-il, c'est très simple alors.—Conséquence de tes théories: la mise en fourrière de toutes les passions, l'apothéose de la fille publique—les cabinets à trois sous de l'amour!—et par-dessus le marché, la glorification de la femme de ménage qui vous chipe la bougie et le sucre!
Oui, c'est amusant d'allumer des paradoxes, mais il est un moment où les feux de Bengale sont mouillés et ratent!—On ne rit plus alors—je me suis marié, parfaitement, parce que ce moment-là était venu, parce que j'étais las de manger froid, dans une assiette en terre de pipe, le dîner apprêté par la femme de ménage ou la concierge.—J'avais des devants de chemise qui bâillaient et perdaient leurs boutons, des manchettes fatiguées—comme celles que tu as là, tiens—j'ai toujours manqué de mèches à lampes et de mouchoirs propres.—L'été, lorsque je sortais, le matin, et ne rentrais que le soir, ma chambre était une fournaise, les stores et les rideaux étant restés baissés à cause du soleil; l'hiver c'était une glacière, sans feu, depuis douze heures. J'ai senti alors le besoin de ne plus manger de potages figés, de voir clair quand tombait la nuit, de me moucher dans des linges propres, d'avoir frais ou chaud suivant la saison.—Et tu en arriveras là, mon bonhomme; voyons, sincèrement, là, est-ce une vie que d'être comme j'étais et comme toi, tu es encore? est-ce une vie que d'avoir le cœur perpétuellement barbouillé par les crasses des filles; est-ce une vie que de désirer une maîtresse lorsqu'on n'en a pas, de s'ennuyer à périr quand on en possède une, d'avoir l'âme à vif quand elle vous lâche et de s'embêter plus formidablement encore quand une nouvelle vous la remplace? Oh non, par exemple! Bêtise pour bêtise, le mariage vaut mieux. Ça vous affadit les convoitises et émousse les sens? eh bien, quand ça n'aurait que cet avantage-là! et puis, et puis, mon cher, c'est une caisse d'épargnes où l'on se place des soins pour ses vieux jours! c'est le droit de soulager ses rancunes sur le dos d'un autre, de se faire plaindre au besoin et aimer parfois!
Ah! s'il existait un émétique qui vous fasse rendre toutes les vieilles tendresses qu'on a là-dedans! certes, ce serait le rêve, mais comme c'est impossible, le plus sage est encore de risquer la chance, de tenter d'être heureux avec une femme qu'on suppose avoir été bien élevée et qu'on croit honnête.—Mais diable, je commence à lâcher des tirades comme toi, et avec toutes ces discussions, il est une heure moins vingt, je vais te souhaiter le bonsoir et rentrer chez moi.