—Ah! s'écria-t-il, un soir de grande discussion, un de ces soirs où, énervé par les petits verres, il parlait à flots, ah! Pantin! Aubervilliers, Charonne, voilà les quartiers poitrinaires et charmants!—Eh parbleu, tu n'as pas besoin de me regarder de la sorte!—Je sais d'avance ce que tu vas me dire; qu'il n'y a point que ces quartiers-là!—mais j'aime aussi les autres, moins, il est vrai, mais enfin je les aime. Oui, j'aime les grands boulevards avec leurs rumeurs de foule, leurs cafés pleins, leur brouhaha de gommeux et de coulissiers et j'en raffole, la nuit surtout, vers deux heures, alors que passe sur l'asphalte la chasse désolée des filles.—Et puis, veux-tu que je te dise, eh bien, moi qui suis réputé être exclusif dans mes opinions, je me crois beaucoup plus éclectique et plus large que toi, car en fin de compte, quelle qu'elle soit, riche ou pauvre, somptueuse ou mesquine, je trouve que la rue est toujours belle! J'y jouis démesurément, le soir, par exemple, quand étincellent aux flambes du gaz, les lettres d'or collées sur le fronton ou sur les portes vitrées des boutiques. Je les lis, j'apprends le nom du commerçant, je vois qu'il est le gendre et le successeur d'un tel et je regarde par les carreaux toute la famille, installée dans le fond, autour d'une table: la maman qui ronronne, assoupie, les deux mains sur le ventre, le papa, la fille, le gendre et successeur qui jouent au trente-et-un et jabotent les yeux fichés sur leurs cartes. Ça me donne envie d'entrer, d'offrir des rabais énormes sur le prix de leurs marchandises, d'apporter ainsi un aliment inattendu aux niaiseries que ces gens vont se débiter jusqu'à l'heure de la fermeture.
Oui, mon bon, voilà.—Et ces joies délicieuses de la rue, je les goûte, le matin aussi, quand je flâne sur les trottoirs. Alors, j'examine les fillettes qui ont découché et qui trottinent, secouant un tantinet leurs jupes, baissant des yeux battus, faisant courir menu sur le bitume des bottines pas fraîches.—Elles ont un je ne sais quoi d'allangui et de pâlot qui révèle l'insomnie laborieuse de la nuit, un je ne sais quoi dans leur linge encore propre mais un peu froissé, dans leur allure ralentie, dans leur façon de porter la voilette et de relever la robe qui indique la hâte d'un habillage, la gêne des ablutions qu'on n'a pu pratiquer chez soi.
Dans le nombre, il y en a d'adorablement honteuses que mon sourire paternel gêne bien un peu. Celles-là filent plus vite et, moi, tout en les suivant des yeux, je m'offre des plaisirs intimes, j'évoque derrière la grâce mutine de leur marche, des déceptions érotiques ou pécuniaires, des désordres d'oreillers dans des chambres tièdes et, après le long baiser usité en pareil cas, le secret contentement du Monsieur qui voit enfin partir de chez lui la femme.
Vue ainsi, la rue est toujours splendide et toujours neuve. Elle regorge, si fanée qu'elle puisse être, d'innombrables délices que bien peu comprennent car les Saintes Écritures ont raison: la terre est remplie de gens qui ont des yeux pour ne pas voir et malheureusement nous faisons tous plus ou moins partie de ceux-là. C'est qu'il n'y a pas à dire, mon vieux, nous sommes imbibés et saturés de toute une lavasse de lieux communs et de formules! il nous faut du pittoresque, des architectures à effet, des rues bizarres avec des clairs de lune, des montagnes et des forêts, il nous faut des sujets de description qui prêtent!—Ah! ils m'enquiquinent à la fin, tous ces gens qui viennent vous vanter l'abside de Notre-Dame et le jubé de Saint-Étienne-du-Mont! ah ça, bien, et la gare du Nord et le nouvel hippodrome, ils n'existent donc pas!—C'est vrai ça, ils sont un tas de vieux baladins qui vous sortent des enthousiasmes sur commande quand ils parlent des anciennes basiliques ou de ces chalets en pierres de taille qu'ils appellent les merveilles de l'art grec! Ils en ont plein la bouche! Eh, qu'ils aillent au diable avec leur Parthénon! S'ils aiment ce genre de bâtisses-là, qu'ils se plantent au milieu de la place de la Concorde, ils en auront deux de Parthénon, un par devant et un par derrière; qu'ils s'installent à demeure devant la Bourse, ils en verront un autre encore, égayé pourtant car on a eu le bon sens de lui camper une horloge dans la façade et de lui ficher des tuyaux de cheminée sur le toit. Ça rompt au moins l'harmonie de ses grandes lignes bêtes!
Et dire que ça va continuer pendant des années encore, dire que des générations entières d'artistes vont acheter des réductions de la Vénus de Médicis, une bégueule qui a une tête d'épingle sur un torse de lutteuse de foire! quelque chose de propre que cette dondon qui profite de ce qu'elle a des bras pour se cacher le ventre! La Vénus que j'admire, moi, la Vénus que j'adore à genoux comme le type de la beauté moderne, c'est la fille qui batifole dans la rue, l'ouvrière en manteaux et en robes, la modiste, au teint mat, aux yeux polissons, pleins de lueurs nacrées, le trottin, le petit trognon pâle, au nez un peu canaille, dont les seins branlent sur des hanches qui bougent!
O la chlorose des petites ouvrières et le fard allumé des fillasses qui rôdent! ça m'excite et j'en rêve! quand on songe qu'à Paris nous ne sommes peut-être pas plus de trois peintres qui pensions ainsi! et le monde en est là et le Messie ne vient pas! Ah! si tous, tant que nous sommes, nous n'étions pas gangrenés par le romantisme, si au lieu de guérir notre infection, nous ne nous bornions pas à la blanchir, si l'on inventait enfin un iodure qui puisse dépurer les cervelles d'artiste, nous verrions, à coup sûr, bien d'autres beautés modernes qui nous échappent!
Et Cyprien avalait des verres d'eau, se promenait de long en large continuant à exhaler ses plaintes, à répéter ses espérances aux quatre coins de la pièce.
André le laissait déclamer. Les tirades exaspérées du peintre l'intéressaient. Elles lui rappelaient le temps où ils discutaient pendant des journées entières. Aujourd'hui, Cyprien criait dans le désert. André le contredisait le moins possible, s'étant depuis longtemps aperçu que son ami était de ces gens qui, possédés par un sujet, n'écoutent même pas les arguments qu'on leur oppose et s'acharnent, sans souci des démentis et des répliques, à exposer leurs doctrines et leurs systèmes.
André n'admettait point d'ailleurs toutes les idées de son camarade. Partant d'un point de vue commun, épris, tous les deux, de naturalisme et de modernité, tellement frottés l'un à l'autre, qu'ils avaient un genre d'esprit semblable, une vision mélancolique de la vie, innée chez Cyprien et graduellement développée par ses déboires et par ses échecs, moins instinctive et plus factice chez André sur lequel peu à peu le compagnonnage du peintre avait déteint, ils ne voyaient cependant pas de la même façon. Ils se séparaient au premier chemin rencontré sur la route qu'ils parcouraient ensemble. Leur tempérament différait.
Grand et blond, maigre et blême, Cyprien avait une barbe pâle, de longs doigts effilés et pointus, une main remuante, un œil gris aiguisé, des cheveux hérissés de poils blancs. Il battait le briquet, en marchant, usait le bas de sa culotte régulièrement trop courte et trop large aussi pour ses tibias minces. Avec son dos un peu courbe et son épaule gauche légèrement déjetée, il paraissait maladif et pauvre. Sa façon d'arpenter les rues était pour le moins singulière. Il avançait par sursauts, piétinait sur place, s'élançait tout à coup, ainsi qu'une grande sauterelle, filait à toute volée, tenant son parapluie sous le bras comme un magister, se frottant sans raison les mains.