Mais la gaieté de la lumière n'empêchait pas son esprit de songer encore. Si l'obscurité aidait à retrouver les souvenirs les plus lointains, la lumière les rajeunissait, les rendait plus rapprochés et plus précis. André, sautant même brusquement, d'une époque à une autre, enjambait les années intermédiaires, les amours de hasard, et l'association des idées s'établissant forcément entre les deux seules filles honnêtes auxquelles il avait fait la cour, sa pensée s'arrêtait de nouveau à Berthe.

Elle se levait maintenant devant lui et éloignait comme d'un geste tous les souvenirs qui voguaient et sombraient lentement dès son approche. C'était elle, elle seule qui dominait. Il la fixait, la voyait telle qu'elle était, et à force de la fixer, il finissait même par ne plus la voir d'une façon distincte. Il y avait un moment où, positivement, il cherchait à se représenter son visage. Une nouvelle fureur l'animait contre elle et contre son amant, puis quand la sensation s'émoussait par sa violence même, il était étreint par de lâches regrets. Ah! décidément il eût mieux valu rester avec elle. Il n'aurait pas été en somme le premier à qui pareille aventure fût advenue. C'était un rôle ridicule! eh bien après? c'était l'opinion du monde qui ne se préoccupe ni du caractère, ni des besoins des individus et jauge avec la même verge toutes les espèces. Si c'était à recommencer il se serait raisonné, il aurait accepté l'association d'indulgence mutuelle si fréquente dans les mariages de Paris. Ils seraient demeurés bons amis, se pardonnant de mutuelles frasques, mettant chacun du sien, pour se rendre l'existence paisible; il ne serait pas réduit à vivre ainsi seul!—et, il s'assoupissait dans des rêveries incohérentes où défilaient des cajoleries de femme en quête de pardons, et des soins d'honnête garde-malade, des rêveries souriantes et légères, qu'interrompaient brusquement des pas montant l'escalier, des pas qui lui frappaient dans la poitrine et qu'il arrivait à prendre, mal réveillé, pour des pas de femme, pour les pas de Berthe. Ah! si elle avait l'idée de venir sonner à sa porte; le prétexte à inventer pour une visite était si facile! il lui pardonnerait; une fois entrée chez lui, ça se ferait tout naturellement; l'on arriverait bien à s'accorder et à s'entendre!

Puis il avait un soubresaut et, dégrisé, il s'injuriait, et, retombant dans ses pensées qui, détachées maintenant de l'image autour de laquelle elles gravitaient, divergeaient peu à peu, s'écartaient de Berthe et tournant malgré tout dans le même cercle, revenaient à leur point de départ, à la femme, il songeait alors à la période de sa vie restée jusqu'ici dans l'ombre, il évoquait ses anciennes liaisons et invinciblement il s'arrêtait à Jeanne, à une maîtresse qu'il avait possédée quelques années avant son mariage.

C'était la première fois depuis bien longtemps que ce souvenir l'assaillait. Elle seule, était demeurée dans un coin de sa cervelle comme une brave et curieuse fille, une petite ouvrière un peu incompréhensible, très corrompue ou très naïve, mais, dans tous les cas, attachée où elle broutait et tendre. Ils s'étaient fâchés pour une vétille, et fière et susceptible comme elle était, jamais plus depuis il ne l'avait revue.

Son visage, il se le rappelait à peine. Autant la figure de la jeune fille avec laquelle il avait filé un amour chaste, se dressait devant ses yeux, très nette, avec cette puissance de vision que prennent les souvenirs de l'extrême jeunesse, autant la physionomie de cette femme qui avait couché près de lui, pendant des mois, s'obscurcissait à mesure qu'il s'attachait à la mettre en pleine lumière. Il revoyait certains de ses traits, mais l'ensemble dansait. Vaguement, au plus, il apercevait en se recueillant, des yeux vifs et fureteurs, une taille mince et souple, une tournure élégante dans une petite robe, un bout de nez retroussé sous des cheveux blonds, d'adorables bras, un pied effilé, des mains mignonnes, une laideur agaçante et sournoise, mais quelqu'effacée et quelqu'incomplète que fût l'image qui se présentait à lui, il sentait qu'entre mille, dans la rue, il la reconnaîtrait.

Soudain, dès que son esprit se fut arrêté sur Jeanne, il n'en bougea plus. Fatigué de songer à sa femme dont les grâces avivées par l'absence, lui avaient paru plus charmantes qu'elles n'étaient en réalité et dont l'évocation lui laissait, malgré tout, de sourdes colères, il en arrivait fatalement à se raccrocher au souvenir de la seule maîtresse qui l'eût attiré et le même phénomène se reproduisait. Il ne se remémorait plus que les qualités de Jeanne, parvenait à les trouver supérieures à celles de Berthe, moins idéalisée par une absence plus courte, et renversée d'ailleurs de son piédestal dès que la scène de leur rupture venait se poser comme un point ferme dans toutes ces fluctuations du rêve.

Qu'était devenue cette fille? délicate et frêle, elle avait jadis l'inquiétante pâleur d'une parfumeuse; elle était morte sans doute et, subitement, il fut pris d'un attendrissement puéril pour cette femme qu'il n'avait, à proprement parler, jamais aimée; il s'étonna de n'avoir point songé plus tôt à elle et il se faisait ces réflexions que la vie est vraiment bizarre, qu'on a joint son existence à celle d'une autre, qu'on s'est tout raconté, tout dit, qu'on s'est ouvert, l'un à l'autre—l'homme du moins—et puis, qu'au bout de quelques années, l'oubli a tout effacé et que l'on n'a plus rien de commun ensemble.

Il eut presque les larmes aux yeux lorsqu'il se répéta que Jeanne devait être morte, et, se rappelant leurs nuits blanches dans le même lit, il s'avouait qu'il eût mieux agi en concubinant avec elle, comme elle l'avait elle-même souhaité un jour. Il n'eût été ni plus malheureux, ni plus cocu; et, mélancoliquement, il se disait: j'ai depuis longtemps atteint l'âge où les apparences d'affection suffisent; en admettant même qu'elle ne m'ait jamais aimé, si elle avait bien appris son rôle, ça m'aurait amplement satisfait.

Et, ces soirs où les humeurs noires le désolaient, il se couchait de bonne heure, traînait devant ses bibliothèques, à la recherche d'un livre rentrant dans l'ordre des pensées qui l'agitaient. Il eût voulu en trouver un qui le consolât et renforçât en même temps son amertume, un qui racontât des ennuis plus grands et de la même nature pourtant que les siens, un qui le soulageât par comparaison. Bien entendu, il n'en découvrait pas; il s'emparait alors d'un volume au hasard, s'étendait sur son lit et, incapable de comprendre ce qu'il lisait, il rêvassait encore, remâchait et ruminait ses embêtements, avait hâte de dormir pour oublier et il restait poursuivi, même dans son sommeil, d'un indécis ennui qui le faisait tressauter, tout à coup, avec cette angoisse terrifiante de quelqu'un qui dégringole un escalier, en rêve.

Ces crises juponnières se rapprochaient de plus en plus fréquentes. Autrefois, elles le traquaient pendant un jour ou deux et disparaissaient durant des semaines entières; aujourd'hui elles s'éternisaient et lorsqu'elles paraissaient avoir enfin quitté la place, elles surgissaient de nouveau sous le plus futile prétexte de pensée.