Il s'arrêta sur le trottoir, hésitant, presque honteux, ne s'estimant plus assez jeune pour ces équipées.
Il se résolut enfin à ne pas rentrer tout de suite. Cela vaudra mieux, pensa-t-il, j'aurai plus facilement l'apparence d'un monsieur qui s'est levé de bonne heure et rendu aux bains.
Puis il eut honte de sa couardise, chercha des prétextes qui justifiassent, à ses propres yeux, la nécessité d'une promenade. Il pensa à aller voir Cyprien, mais il se dit que cette course le retarderait trop, que Mélanie, encore indécise peut-être, commettrait à coup sûr une esclandre dans la maison et, le nez en l'air, il flânocha les mains dans ses poches, tâchant de s'intéresser aux moindres choses.
Alors, comme pour justifier les piètres motifs qu'il invoquait, un phénomène singulier se produisit. Le brouillard de sa cervelle se dissipa peu à peu, il démarra de ses pensées sur Blanche et sur sa bonne, et subitement il eut une curieuse éclaircie d'organes. Ses nerfs vibrèrent d'une façon aiguë, et mille détails qu'il n'avait jamais observés, bien qu'il les vît tous les jours, le frappèrent. Il découvrit son quartier d'un coup.
Regardant du haut en bas les rues, coordonnant soudain des réflexions, qui lui étaient peut-être déjà venues sans suite, il s'aperçut que son quartier était, en majorité, habité par d'anciens notaires, par des restes de la noblesse orléaniste, par d'anciens dignitaires du second Empire, par des avocats à la cour d'appel, par des auditeurs au conseil d'État, par des conseillers référendaires à la cour des Comptes. De là, se dit-il, cet aspect mécontent et rechigné de gens perchés sur des échasses, méditant sur de solennelles fariboles, passant, graves et roides, avec des mines pincées de vieux juges; les pierres elles-mêmes lui parurent s'ennuyer, imprégnées qu'elles étaient de tout le pédantisme que ces gens dégagent!
La teinte générale, le milieu, le voici donc, poursuivait-il, traînant au travers des rues de Roquépine, d'Aguesseau, de la Ville-l'Évêque, de Suresne, des Saussaies et d'Astorg. Voyons, mettons un peu d'ordre dans nos idées: ce quartier est complexe, mais je le démêle. Deux éléments dissemblables et découlant l'un de l'autre, pourtant, le marquent d'un cachet personnel. Sur la triste et banale opulence de la toile du fond, se détache toute la joviale crapule des domestiques.
Ah! c'est là la note vraie, murmura-t-il, enchanté de ses observations, la note exacte brochant sur le thème empesé et gris, avec ses voyantes fioritures de cuites et de gaudrioles. La vie de ces trottoirs que les gens riches parcourent à peine est donnée tout entière par leur valetaille; elle seule emplit la chaussée, anime les tavernes qu'on a créées exprès pour elles, des boutiques anglaises avec du fromage de Stilton, du céleri en branche, des bouteilles de pale-ale et de stout. En dehors de ces tavernes, la seule industrie qui puisse tenir dans ce quartier, c'est celle des carrossiers et des harnacheurs. Citons, pour mémoire, continua-t-il en comptant sur ses doigts, citons comme ajoutant encore à la note de sécheresse et d'ennui, au parfum dominant d'écurie et de crottin, un manège, un grainetier, un maréchal-ferrant, un vétérinaire, un nourrisseur en boutique d'ânesses et de vaches, deux ou trois marchandes à la toilette pour les femmes de chambre, un chaussetier pour bottes de cheval et de livrée, un épicier qui vend les conserves et les sauces de Londres et enfin, complétant cet amalgame, disparate et forcé pourtant, parachevant le tout, fonçant la teinte triste sans pouvoir éteindre cependant la canaillerie gaie, des librairies protestantes, des sociétés de propagande luthérienne, des agences bibliques, et enfin trois temples de la religion réformée, dont un méthodiste et une english church, assombrissent le décor et lui ajoutent en plus une rigidité puritaine, une froideur anglaise.
C'est cela même, résuma-t-il, oui, c'est cela.—Il n'y a rien de tel que d'habiter constamment dans une rue pour ne la pas connaître; elle vous rend à la longue presbyte, car, enfin, il n'y a pas à dire, poursuivit-il, poussant son raisonnement sur le quartier jusqu'au bout, ce quartier-ci est absolument original, absolument unique, puisqu'il diffère de celui qui lui ressemble le plus, le faubourg Saint-Germain. Comme lui, il possède des chapelles évangéliques, et il a des grands seigneurs et des laquais, oui, mais le noble faubourg ne sent pas ainsi le clergyman et le cocher. Les palefreniers ne sont pas les mêmes, voilà tout. Ceux des rues de Grenelle et de Varennes fleurent leur terroir, ils embaument Belleville et le Grand-Duché de Luxembourg, ceux du quartier d'Anjou-Saint-Honoré exhalent l'odeur de la Tamise. De là, différence capitale de types, de boutiques, de rues.—Pas de tavernes aux carreaux à plis, mais de bons marchands de vins aux barreaux rouges, pas d'old gin et de wiskey, mais du reginglat et du trois-six!
Il y aurait un petit volume à écrire sur chacun des arrondissements de Paris, à ce point de vue, un guide pour les raffinés et les artistes, conclut André; il faudra que j'en parle à Cyprien, mais, diable, neuf heures, se dit-il, écoutant une horloge frapper un à un, ses coups, il est temps de rentrer, et alors, sans plus lanterner devant les boutiques qu'il n'examinait même pas, tout entier qu'il était à ses méditations, il s'achemina vers son logis.
Il se donna une contenance dégagée, franchit la cour en faisant sonner ses bottes, essuya le regard étonné du concierge appuyé sur son balai, grimpa, trouva Mélanie en train de secouer les tapis sur la terrasse. Elle se retourna au bruit de la clef dans la serrure, dévisagea éloquemment son maître, puis peu à peu son œil de chouette remua et ses lèvres s'ouvrirent.