Que tout cela était loin ! presque du jour au lendemain le charme s’était rompu ; sans luttes réelles, sans efforts véritables, sans rixes intérieures, il s’était abstenu de la revoir, et maintenant, quand elle relançait sa mémoire, elle n’était plus, en somme, qu’un souvenir odieux et doux.
C’est égal, murmura Durtal, en découpant son bifteck, je me demande ce que celle-là doit penser de moi ; elle me croit évidemment mort ou perdu ; heureusement que je ne l’ai jamais croisée et qu’elle ignore mon adresse !
Allons, reprit-il, il est inutile de remuer ma boue ; il sera temps de la touiller quand je serai dans une Trappe ; — et il frémit, car l’idée du confesseur s’implantait à nouveau en lui ; il avait beau se répéter, pour la vingtième fois, que rien n’arrive comme on le pense, s’affirmer qu’il trouverait un brave homme de moine pour l’écouter, il s’effara, mettant les choses au pire, se voyant, de même qu’un chien lépreux, jeté dehors.
Il expédia son déjeuner et s’en fut à Saint-Séverin ; là, la crise se décida ; ce fut la fin de tout ; l’âme surmenée s’éboula, frappée par une congestion de tristesse.
Il gisait sur une chaise, dans un tel état d’accablement, qu’il ne songeait plus ; il restait inerte, sans force pour souffrir ; puis, peu à peu, l’âme, anesthésiée, revint à elle et les larmes coulèrent.
Ces larmes le soulagèrent ; il pleura sur son sort, s’estima si malheureux, si digne de pitié qu’il espéra davantage en une aide ; et il n’osait cependant s’adresser au Christ qu’il jugeait moins accessible, mais il parlait tout bas à la Vierge, la priant d’intercéder pour lui, murmurant cette oraison où saint Bernard rappelle à la Mère du Christ que, de mémoire humaine, l’on a jamais ouï dire qu’elle abandonne aucun de ceux qui implorent son assistance.
Il quitta Saint-Séverin, consolé, plus résolu et, rentré chez lui, il fut distrait par les préparatifs du départ. Appréhendant de manquer de tout, là-bas, il se déterminait à bourrer sa valise ; il tassait dans les coins du sucre, des paquets de chocolat, pour essayer de tromper, s’il était besoin, les angoisses de l’estomac à jeun ; emportait des serviettes, pensant qu’à la Trappe elles seraient rares ; préparait des provisions de tabac, d’allumettes ; et c’était, en sus des livres, du papier, des crayons, de l’encre, des paquets d’antipyrine, une fiole de laudanum qu’il glissait sous les mouchoirs, qu’il calait dans des chaussettes.
Quand il eut bouclé sa malle, il se dit, regardant la pendule : à cette heure-ci, demain, je cahoterai dans une voiture et mon internement sera proche ; c’est égal, je ferai bien, en prévision d’une défaillance corporelle, d’appeler, dès mon arrivée, le confesseur ; en supposant que ça s’annonce mal, j’aurai ainsi le temps de parer au nécessaire et je reprendrai aussitôt le train.
N’empêche qu’il y aura tout de même un fichu moment à passer, murmurait-il, en entrant à Notre-Dame-des-Victoires, le soir ; mais ses soucis, ses émois s’effacèrent, quand l’heure du Salut vint. Il fut pris par le vertige de cette église et il se roula, s’immergea, se perdit dans la prière qui montait de toutes les âmes dans le chant qui s’élevait de toutes les bouches et, lorsque l’ostensoir s’avança, en signant l’air, il sentit un immense apaisement descendre en lui.
Et le soir, en se déshabillant, il soupira : demain, je coucherai dans une cellule ; c’est quand même étonnant, lorsqu’on y songe ! Ce que j’aurais traité de fou celui qui m’aurait prédit, il y a quelques années, que je me réfugierais dans une Trappe ! Si encore je m’y rendais de mon plein gré, mais non, j’y vais, poussé par une force inconnue, j’y vais ainsi qu’un chien qu’on fouette !