Il se décida pour la Bienheureuse. Elle avait péché, s’était convertie, elle lui semblait moins loin de lui, plus compréhensible, plus secourable que le Docteur Séraphique, que le Saint toujours demeuré pur, à l’abri des chutes.

N’avait-elle pas été, elle aussi, une scélérate charnelle, n’était-elle pas également arrivée de bien loin vers le Sauveur ?

Mariée, elle pratique l’adultère et elle se dévergonde ; les amants se succèdent et, quand ils sont taris, elle les rejette comme des écales. Soudain la grâce fermente en elle et lui fait éclater l’âme ; elle va se confesser, n’ose avouer les plus véhéments de ses péchés au prêtre, et elle communie, greffant ainsi le sacrilège sur ses autres fautes.

Elle vit, jours et nuits, torturée par le remords, finit par supplier saint François d’Assise de la sauver. Et, la nuit suivante, le saint lui apparaît : — Ma sœur, dit-il, si vous m’aviez appelé plus tôt, je vous aurais exaucée déjà. — Le lendemain, elle se rend à l’église, écoute un prêtre qui parle en chaire, comprend que c’est à celui-là qu’elle doit s’adresser et elle s’ouvre pleinement, se confesse entièrement à lui.

Alors commencent les épreuves d’une vie purgative atroce. Elle perd, coup sur coup, sa mère, son mari, ses enfants ; elle subit des tentations charnelles si violentes qu’elle en est réduite à saisir des charbons allumés et à cautériser par le feu la plaie même de ses sens.

Pendant deux années, le démon la tisonne. Elle distribue ses biens aux pauvres, revêt l’habit du tiers-ordre de saint François, recueille les malades et les infirmes, mendie dans la rue pour eux.

Un jour, un haut-le-cœur lui vient devant un lépreux dont les croûtes soulevées infectent ; pour se punir de son dégoût, elle boit l’eau dans laquelle elle a lavé ces croûtes ; des nausées la reprennent ; elle se châtie encore en se forçant à avaler une écaille que cette eau n’a pu entraîner et qui lui est restée dans le gosier, à sec.

Pendant des années elle panse des ulcères et médite sur la Passion du Christ. Puis son noviciat de douleurs prend fin et le jour radieux des visions l’éclaire. Jésus la traite en enfant gâtée, la cajole, la nomme ma très douce, ma très aimée fille ; il la dispense du besoin de manger, ne la nourrit qu’avec les Espèces Saintes ; il l’appelle, l’attire, l’absorbe dans la lumière incréée, lui permet, par une avance d’hoirie, de connaître, vivante, les joies du ciel.

Et elle est si simple, si timide, que, malgré tout, elle a peur, car le souvenir de ses péchés l’alarme. Elle ne peut se croire pardonnée et elle dit au Christ : — « ah ! Je voudrais me mettre un collier de fer et me traîner sur la place publique pour crier mes hontes ! »

Et il la console et lui répète : rassure-toi, ma fille, j’ai compensé tes péchés par mes souffrances ; et comme elle s’accuse encore d’avoir vécu dans l’opulence, qu’elle se reproche d’avoir raffolé de toilettes et de bijoux, Il lui dit en souriant : pour racheter tes richesses, j’ai manqué de tout ; il te fallait un grand nombre de robes et, moi, je n’eus qu’un vêtement et les soldats m’en dépouillèrent et le tirèrent au sort ; ma nudité fut l’expiation de ta vanité dans les parures…