Durtal tomba à genoux, suffoqué, presque tremblant : il ne rêvait pas ! le Ciel lui répondait par le signe qu’il avait fixé !
Il eût dû s’abîmer devant Dieu, s’écraser à ses pieds, s’épandre en une fougue de gratitude ; il le savait et il le voulait ; et, sans qu’il sût comment, il s’ingéniait à chercher des causes naturelles qui pussent justifier cette substitution d’un moine au prêtre.
C’est, sans doute, très simple ; car enfin, avant d’admettre une sorte de miracle… au reste, j’en aurai le cœur net, car je veux, après la cérémonie, tirer cette aventure au clair.
Et il se révolta contre les insinuations qui se glissaient en lui. Eh ! quel intérêt pouvait présenter le motif de ce changement ; il en fallait évidemment un ; mais celui-là n’était qu’une conséquence, qu’un accessoire ; l’important c’était la volonté surnaturelle qui l’avait fait naître. Dans tous les cas, tu as obtenu plus que tu n’avais demandé ; tu as même mieux que le simple moine que tu désirais, tu as l’abbé même de la Trappe ! Et il se cria : O croire, croire comme ces pauvres convers, ne pas être nanti d’une âme qui vole ainsi à tous les vents ; avoir la Foi enfantine, la Foi immobile, l’indéracinable Foi ! ah ! Père, Père, enfoncez-la, rivez-la en moi !
Et il eut un tel élan qu’il se projeta ; tout disparut autour de lui et il dit, en balbutiant, au Christ : « Seigneur, ne vous éloignez point. Que votre miséricorde réfrène votre équité ; soyez injuste, pardonnez-moi ; accueillez le mendiant de communion, le pauvre d’âme ! »
M. Bruno lui toucha le bras et l’invita, d’un coup d’œil, à l’accompagner. Ils marchèrent jusqu’à l’autel et s’agenouillèrent sur les dalles, puis quand le prêtre les eut bénis, ils s’agenouillèrent plus près, sur la seule marche, et le convers leur tendit une serviette, car il n’y avait ni barre, ni nappe.
Et l’abbé de la Trappe les communia.
Ils rejoignirent leur place. Durtal était dans un état de torpeur absolue ; le Sacrement lui avait, en quelque sorte, anesthésié l’esprit ; il gisait, à genoux, sur son banc, incapable même de démêler ce qui pouvait se mouvoir au fond de lui, inapte à se rallier et à se ressaisir.
Et il eut, tout à coup, l’impression qu’il étouffait, qu’il manquait d’air ; la messe était finie ; il s’élança dehors, courut à son allée ; là, il voulut s’expertiser et il trouva le vide.
Et devant l’étang en croix dans l’eau duquel se noyait le Christ, il éprouva une mélancolie infinie, une tristesse immense.