Et c’est bien là la doctrine de l’Église dont l’infatigable prudence s’affirme lorsqu’il s’agit de canoniser les morts. Ce sont les qualités et non les actes extraordinaires qui la déterminent ; les miracles mêmes ne sont pour elle que des preuves secondaires, car elle sait que l’Esprit du Mal les imite.
Aussi trouverez-vous dans les vies des Bienheureux des faits plus rares, des phénomènes plus confondants encore que dans les biographies des Saints. Ces phénomènes les ont plutôt desservis qu’ils ne les ont aidés. Après les avoir béatifiés, pour leurs vertus, l’Église a sursis — et pour longtemps sans doute — à les promouvoir à la souveraine dignité de Saints.
Il est, en somme, difficile de formuler une théorie précise à ce sujet, car si la cause, si l’action intérieure est la même pour tous les contemplatifs, elle n’en diffère pas moins, je le répète, suivant les desseins du Seigneur et la complexion de ceux qui les subissent ; la différence des sexes change souvent la forme de l’influx mystique, mais elle n’en modifie nullement l’essence ; l’irruption de l’Esprit d’en Haut peut produire des effets divers, mais elle n’en reste pas moins identique.
La seule observation que l’on puisse oser, en ces matières, c’est que la femme se montre, d’habitude, plus passive, moins réservée, tandis que l’homme réagit plus violemment contre les volontés du Ciel.
— Cela me fait songer, dit Durtal, que, même en religion, il existe des âmes qui semblent s’être trompées de sexe. Saint François d’Assise, qui était tout amour, avait plutôt l’âme féminine d’une moniale et sainte Térèse, qui fut la plus attentive des psychologues, avait l’âme virile d’un moine. Il serait plus exact de les appeler sainte François et saint Térèse.
L’oblat sourit. — Pour en revenir à votre question, reprit-il, je ne crois pas du tout que la maladie soit la conséquence forcée des phénomènes que peut susciter le rapt impétueux de la Mystique.
— Voyez cependant sainte Colette, Lidwine, sainte Aldegonde, Jeanne-Marie de la croix, la sœur Emmerich, combien d’autres qui passèrent leur existence, à moitié paralysées, sur un lit !
— Elles sont une minorité infime. D’ailleurs les Saintes ou les Bienheureuses dont vous me citez les noms étaient des victimes de la substitution, des expiatrices des péchés d’autrui, Dieu leur avait réservé ce rôle : il n’est pas étonnant dès lors qu’elles soient demeurées alitées et percluses, qu’elles aient été constamment à peu près mortes.
Non, la vérité est que la Mystique peut modifier les besoins du corps, sans, pour cela, par trop altérer la santé ou la détruire. Je sais bien, vous me répondrez par le mot effrayant de sainte Hildegarde, par ce mot tout à la fois équitable et sinistre : « le Seigneur n’habite pas dans les corps sains et vigoureux » et vous ajouterez, avec sainte Térèse, que les maux sont fréquents dans le dernier des châteaux de l’âme. Oui, mais ces Saintes se hissèrent sur les cimes de la vie et retinrent d’une façon permanente, dans leur coque charnelle, un Dieu. Parvenue à ce point culminant, la nature, trop faible pour supporter l’état parfait, se brise, mais, je l’affirme encore, ces cas sont une exception et non une règle. Ce sont du reste des maladies qui ne sont point contagieuses, hélas !
Je n’ignore pas, reprit l’oblat, après une pause, que des gens nient résolument l’existence même de la Mystique et par conséquent n’admettent point qu’elle puisse influer sur les conditions de l’organisme, mais l’expérience de cette réalité surnaturelle est séculaire et les preuves abondent.