— Et cela te paraît juste que des générations innocentes réparent encore et toujours la faute du premier homme ?

Et comme Durtal ne répliquait pas, la voix insinua doucement :

— Cette loi est tellement inique qu’il semble que le Créateur en ait eu honte et que, pour se punir de sa férocité et ne pas se faire à jamais exécrer par sa créature, il ait voulu souffrir sur la croix, expier son crime, en la personne de son propre Fils !

— Mais, s’écria Durtal exaspéré, Dieu n’a pu commettre un crime et se châtier ; si cela était, Jésus serait le Rédempteur de son Père et non le nôtre ; c’est fou !

Il retrouvait peu à peu son équilibre ; lentement, il récita le Symbole des Apôtres, tandis que les objections qui le démolissaient se pressaient, les unes à la suite des autres, en lui.

Il y a un fait certain, se dit-il, car il était, dans cette bagarre, très lucide : c’est que nous sommes deux pour l’instant en moi. Je puis suivre mes raisonnements et j’entends, de l’autre côté, les sophismes que mon double me souffle. Jamais cette dualité ne m’était apparue aussi nette.

Et l’attaque faiblit sur cette réflexion ; on eût cru que l’ennemi découvert battait en retraite.

Mais, il n’en fut rien ; après une courte trêve, l’assaut recommença sur un autre point.

— Es-tu bien sûr de ne t’être pas suggestionné, de ne t’être pas monté le coup à toi-même ? A force d’avoir voulu croire, tu as fini par enfanter et par t’implanter, en la déguisant sous le nom de grâce, une idée fixe autour de laquelle maintenant tout festonne. Tu te plains de n’avoir pas éprouvé des joies sensibles après ta communion, cela démontre simplement que tu ne t’étais pas assez tendu, ou que, lassée de ses excès de la veille, ton imagination s’est révélée inapte à te jouer l’affolante féerie que tu te réclamais, après la messe.

Au reste, tu devrais le savoir, tout dépend, dans ces questions-là, de l’activité plus ou moins fébrile de la cervelle et des sens ; vois ce qui a lieu pour les femmes ; elles se leurrent plus facilement que l’homme ; car là encore se décèle la différence des conformations, la variété des sexes ; le Christ se donne charnellement sous les apparences d’un pain ; c’est le mariage mystique, l’union divine consommée par la voie des lèvres ; il est bien l’époux des femmes, tandis que, nous autres, sans le vouloir, par l’aimant même de notre nature, nous sommes plus attirés par la Vierge. Mais elle ne se livre pas, ainsi que son fils, à nous ; elle ne réside pas dans le Sacrement ; la possession est avec elle impossible ; elle est notre mère mais elle n’est pas notre Épouse, comme lui est l’Époux des Vierges.