— Mais qu’est-ce qui dit que, dans ces conditions-là, on lui impute là-haut, ces actes ? — c’est idiot, à la fin, de toujours comparer la justice divine aux tribunaux des hommes ! mais c’est tout le contraire ; les jugements humains sont souvent si infâmes qu’ils avèrent qu’une autre équité existe. Mieux que les preuves de la théodicée, la magistrature prouve Dieu, car, sans lui, comment serait-il assouvi cet instinct de justice si inné en chacun de nous que même les plus humbles des bêtes l’ont ?
— Tout cela n’empêche, reprit la voix, que le caractère change suivant que l’estomac fonctionne bien ou mal ; la médisance, la colère, l’envie, c’est de la bile accumulée ou de la digestion ratée ; la bonhomie, la joie, c’est le sang qui circule librement, le corps qui s’épanouit à l’aise ; les mystiques sont des anémo-nerveux ; tes extatiques sont des hystériques mal nourris, les maisons d’aliénés en regorgent ; ils dépendent de la science quand les visions commencent.
Du coup, Durtal se remit ; les arguments matérialistes étaient peu inquiétants, car aucun ne tenait debout ; tous confondaient la fonction et l’organe, l’habitant et le logis, l’horloge et l’heure. Leurs assertions ne reposaient sur aucune base. Assimiler la bienheureuse lucidité et l’inégalable génie d’une sainte Térèse aux extravagances des nymphomanes et des folles, c’était si obtus, si niais, qu’on ne pouvait vraiment qu’en rire ! — Le mystère demeurait entier ; aucun médecin n’avait pu et ne pouvait découvrir la psyché dans les cellules rondes ou fusiformes, dans les matières blanches ou les substances grises du cerveau. Ils reconnaissaient plus ou moins justement les organes dont l’âme se servait pour tirer les fils du pantin qu’elle était condamnée à mouvoir, mais, elle, restait invisible ; elle était partie, alors qu’ils forçaient les pièces de son logis, après la mort.
Non, ces racontars-là n’agissent pas sur moi, se confirma Durtal.
— Et celui-ci, agit-il mieux ? crois-tu à l’utilité de la vie, à la nécessité de cette chaîne sans fin, de ce touage de souffrances qui se prolongera, pour la plupart, même après la mort ? la vraie bonté, elle eût consisté à ne rien inventer, à ne rien créer, à laisser tout en l’état, dans le néant, en paix !
L’attaque pivotait sur elle-même, revenait toujours, après d’apparents détours, au même rond-point.
Durtal baissa le nez, car cet argument le démâtait ; toutes les répliques que l’on pouvait imaginer étaient d’une faiblesse insigne et la moins étique, celle qui consiste à nous dénier le droit de juger, parce que nous ne pouvons percevoir que des détails du plan divin, parce que nous ne possédons sur lui aucune vue d’ensemble, ne prévalait pas contre la terrible phrase de Schopenhauer : « si Dieu a fait le monde, je ne voudrais pas être ce Dieu, car la misère du monde me déchirerait le cœur ! »
Il n’y a pas à barguigner, se disait-il, j’ai beau saisir que la Douleur est le vrai désinfectant des âmes, je suis pourtant obligé de me demander pourquoi le Créateur n’a pas inventé un moyen de nous purifier moins atroce. — Ah ! lorsque je songe aux souffrances internées dans les asiles d’aliénés et les salles d’hospice, ça me révolte, ça me fait douter de tout !
Si encore la Douleur était un antiseptique des délits futurs ou un détersif des fautes passées, on comprendrait encore ! Mais non, elle s’abat, indifférente, sur les mauvais et sur les bons ; elle est aveugle. — La meilleure preuve est la Vierge qui était sans tache et qui n’avait pas, comme son Fils, à expier pour nous. Elle ne devait pas, par conséquent, être châtiée et, elle aussi, elle a subi au pied du Calvaire le supplice exigé par cette horrible loi !
— Bien, mais alors, reprit Durtal, après un silence de réflexion, si la Vierge innocente a donné l’exemple, de quel droit, nous autres, les coupables, osons-nous nous plaindre ?