L’eau sédentaire m’inquiète, continuait Durtal. Il me semble que, ne pouvant s’étendre, elle s’enfonce et que là où les eaux courantes empruntent seulement le reflet des choses qui s’y mirent, elle les engloutisse, sans les rendre. C’est à coup sûr, dans cet étang, une absorption continue et profonde de nuages oubliés, d’arbres perdus, de sensations même saisies sur le visage des moines qui s’y penchèrent. Cette eau est pleine et non pas vide comme celles qui se distraient, en voguant dans les campagnes, en baignant les villes. C’est une eau contemplative en parfait accord avec la vie recueillie des cloîtres.
Le fait est, conclut-il, qu’une rivière n’aurait, ici, aucun sens ; elle ne serait que de passage, resterait indifférente et pressée, serait dans tous les cas inapte à pacifier l’âme que l’eau monacale des étangs apaise. Ah ! ce qu’en fondant Notre-Dame de l’Atre, saint Bernard avait su assortir la règle Cistercienne et le site.
Mais, laissons ces imaginations, dit-il, en se levant ; et, songeant que c’était dimanche, il se transféra à Paris, revit ses haltes, ce jour-là, dans les églises.
Le matin, Saint-Séverin l’enchantait, mais il ne fallait pas s’ingérer dans ce sanctuaire d’autres offices. Les Vêpres y étaient bousillées et mesquines ; et, si c’était jour de gala, le maître de chapelle se révélait obsédé par l’amour d’une musique ignoble.
Quelquefois, Durtal s’était réfugié à Saint-Gervais où l’on jouait au moins, à certaines époques, des motets de vieux maîtres ; mais cette église était, de même que saint-Eustache, un concert payant où la Foi n’avait que faire. Aucun recueillement n’était possible au milieu de dames qui se pâmaient derrière des faces à main et s’agitaient dans des cris de chaises. C’étaient de frivoles séances de musique pieuse, un compromis entre le théâtre et Dieu.
Mieux valait Saint-Sulpice où le public était silencieux au moins. C’était là, d’ailleurs, que les Vêpres se célébraient avec le plus de solennité et le moins de hâte.
La plupart du temps, le séminaire renforçait la maîtrise et, maniées par ce chœur imposant, elles se déroulaient, majestueuses, soutenues par les grandes orgues.
Chantées, par moitié, sans unisson, réduites à l’état de couplets débités, les uns, par un baryton et, les autres, par le chœur, elles étaient maquillées et frisées au petit fer, mais comme elles n’étaient pas moins adultérées dans les autres églises, il y avait tout avantage à les écouter à Saint-Sulpice dont la puissante maîtrise, très bien dirigée, n’avait pas, ainsi qu’à Notre-Dame, par exemple, ces voix en farine qui s’égrugent au moindre souffle.
Cela ne devenait réellement odieux que lorsqu’en une formidable explosion, la première strophe du Magnificat frappait les voûtes.
L’orgue avalait alors une strophe sur deux et, sous le séditieux prétexte que la durée de l’office des encensements était trop longue pour être emplie, tout entière, par ce chant, M. Widor, installé devant son buffet, écoulait des soldes défraîchis de musique, gargouillait là-haut, imitant la voix humaine et la flûte, le biniou et le galoubet, la musette et le basson, rapiotait des balivernes qu’il accompagnait sur la cornemuse ou bien, las de minauder, il sifflait furieusement au disque, finissait par simuler le roulement des locomotives sur les ponts de fonte, en lâchant toutes ses bombardes.