Et c’était une joie pour Durtal que de s’attarder dans cet adorable milieu du Moyen Age, dans cette ombre déserte, parmi ces chants qui s’élevaient derrière lui, sans qu’il fût troublé par les manigances des bouches qu’il ne pouvait voir.
Il finissait par être pris aux moelles, suffoqué par de nerveuses larmes et toutes les rancœurs de sa vie lui remontaient ; plein de craintes indécises, de postulations confuses qui l’étouffaient sans trouver d’issues, il maudissait l’ignominie de son existence, se jurait d’étouffer ses émois charnels.
Puis, quand la messe était terminée, il errait dans l’église même, s’exaltait devant l’essor de cette nef que quatre siècles bâtirent et scellèrent de leurs armes, en y apposant ces extraordinaires empreintes, ces fabuleux cachets qui s’épanouissent en relief sous le berceau renversé des voûtes. Ces siècles s’étaient réunis pour apporter aux pieds du Christ l’effort surhumain de leur art et les dons de chacun étaient visibles encore. Le XIIIe siècle avait taillé ces piliers bas et trapus dont les chapiteaux se couronnent de nymphéas, de trèfles d’eau, de feuillages à grandes côtes, volutés en crochets et tournés en crosse. Le XIVe siècle avait élevé les colonnes des travées voisines sur le flanc desquelles des prophètes, des moines, des saints, soutiennent de leurs corps étendus la retombée des arcs. Le XVe et le XVIe avaient créé l’abside, le sanctuaire, quelques-uns même des vitraux ouverts au sommet du chœur et, bien qu’ils eussent été réparés par de vrais gnaffs, ils n’en avaient pas moins gardé une grâce barbare, une naïveté vraiment touchante.
Ils paraissaient avoir été dessinés par les ancêtres des imagiers d’Épinal et bariolés par eux de tons crus. Les donateurs et les Saints qui défilaient dans ces clairs tableaux encadrés de pierre, étaient tous maladroits et pensifs, vêtus de robes gomme-gutte, vert bouteille, bleu de prusse, rouge de groseille, violet d’aubergine et lie de vin qui se fonçaient encore au contact des chairs omises ou perdues, restées, en tout cas, comme leur épiderme de verre, incolores. Dans l’une de ces fenêtres, le Christ en croix semblait même limpide, tout en lumière, au milieu des taches azurées du ciel et des plaques rouges et vertes que formaient les ailes de deux anges dont le visage paraissait aussi taillé dans le cristal et rempli de jour.
Et ces vitraux, différents en cela de ceux des autres églises, absorbaient les rayons du soleil, sans les réfracter. Ils avaient sans doute été privés volontairement de reflets, afin de ne pas insulter par une insolente gaieté de pierreries en feu à la mélancolique détresse de cette église qui s’élevait dans l’atroce repaire d’un quartier peuplé de mendiants et d’escarpes.
Alors des réflexions assaillaient Durtal. Dans Paris, les basiliques modernes étaient inertes ; elles restaient sourdes aux prières qui se brisaient contre l’indifférence glacée de leurs murs. Comment se recueillir dans ces nefs où les âmes n’ont rien laissé d’elles, où lorsqu’elles allaient peut-être se livrer, elles avaient dû se reprendre, se replier, rebutées par l’indiscrétion d’un éclairage de photographe, offusquées même par l’abandon de ces autels où aucun Saint n’avait jamais célébré la messe ? Il semblait que Dieu fût toujours sorti, qu’il ne rentrât que pour tenir sa promesse de paraître au moment de la consécration et qu’aussitôt après, il se retirât, méprisant, de ces édifices qui n’avaient pas été créés expressément pour lui, puisque, par la bassesse de leurs formes, ils pouvaient servir aux usages les plus profanes, puisque surtout ils ne lui apportaient point, à défaut de la sainteté, le seul don qui pût lui plaire, ce don de l’art qu’il a, lui-même, prêté à l’homme et qui lui permet de se mirer dans la restitution abrégée de son œuvre, de se réjouir devant l’éclosion de cette flore dont il a semé les germes dans les âmes qu’il a triées avec soin, dans les âmes qu’il a, après celles de ses Saints, vraiment élues.
Ah ! les charitables églises du Moyen Age, les chapelles moites et enfumées, pleines de chants anciens, de peintures exquises et cette odeur des cierges qu’on éteint, et ces parfums des encens qu’on brûle !
A Paris, il ne restait plus que quelques spécimens de cet art d’antan, que quelques sanctuaires dont les pierres suintaient réellement la Foi ; parmi ceux-là, Saint-Séverin apparaissait à Durtal comme le plus exquis et le plus sûr. Il ne se sentait chez lui que là ; il croyait que s’il voulait enfin prier pour de bon, ce serait dans cette église qu’il devrait le faire, et il se disait : ici, l’âme des voûtes existe. Il est impossible que les ardentes prières, que les sanglots désespérés du Moyen Age n’aient pas à jamais imprégné ces piliers et tanné ces murs ; il est impossible que cette vigne de douleurs où jadis des Saints vendangèrent les grappes chaudes des larmes, n’ait pas conservé, de ces admirables temps, des émanations qui soutiennent, des effluves qui sollicitent encore la honte des péchés, l’aveu des pleurs !
De même que sainte Agnès demeurant immaculée dans les bordeaux, cette église restait intacte dans un milieu infâme, alors que tout autour d’elle dans les rues, au Château rouge, à la crémerie Alexandre, là, à deux pas, la tourbe moderne des sacripants combinaient leurs méfaits, en cuvant, avec des prostituées, les boissons de crimes, les absinthes cuivrées et les trois six !
Dans ce territoire réservé du Satanisme, elle émergeait, délicate et petite, frileusement emmitouflée dans les guenilles des cabarets et des taudis ; et, de loin, elle dressait encore, au-dessus des toits, son clocher frêle, pareil à une aiguille piquée, la pointe en bas et ajourant en l’air son chas au travers duquel on apercevait, surplombant une sorte d’enclume, une minuscule cloche. Telle elle apparaissait, du moins, de la place Saint-André-des-Arts. Symboliquement, on eût dit d’un miséricordieux appel toujours repoussé par des âmes endurcies et martelées par les vices, de cette enclume qui n’était qu’une illusion d’optique et de cette très réelle cloche.