Non, plus j’y songe, s’écriait-il, plus je la trouve prodigieuse, unique ! Plus je suis convaincu qu’elle seule détient la vérité, qu’hors d’elle, ce ne sont plus que des luxations d’esprit, que des impostures, que des esclandres ! — L’Église, elle est le haras divin et le dispensaire céleste des âmes ; c’est elle qui les allaite, qui les élève, qui les panse ; elle, qui leur notifie, quand le temps des douleurs est venu, que la vie réelle ne commence pas à la naissance, mais bien à la mort. L’Église, elle est indéfectible, elle est suradmirable, elle est immense…
Oui, mais alors, il faudrait suivre ses prescriptions et pratiquer les sacrements qu’elle exige !
Et Durtal, en hochant la tête, ne se répondait plus.
III
Comme tous les incrédules il s’était dit, avant sa conversion : moi, si je croyais que Jésus est Dieu et que la vie éternelle n’est pas un leurre, je n’hésiterais point à renverser mes habitudes, à suivre autant que possible les règles religieuses, à demeurer, en tout cas, chaste. Et il s’étonnait que des gens qu’il avait connus et qui se trouvaient dans ces conditions n’eussent pas une attitude supérieure à la sienne. Lui, qui s’accordait depuis si longtemps d’indulgents pardons, devenait d’une singulière intolérance, dès qu’il s’agissait d’un catholique.
Il comprenait maintenant l’iniquité de ses jugements, se rendait compte qu’entre croire et pratiquer l’abîme le plus difficile à franchir existe.
Il n’aimait pas à se disputer sur cette question, mais elle revenait et l’obsédait quand même et il était bien obligé de s’avouer alors la mesquinerie de ses arguments, les méprisables raisons de ses résistances.
Il était encore assez franc pour se dire : je ne suis plus un enfant ; si j’ai la Foi, si j’admets le Catholicisme, je ne puis le concevoir, tiède et flottant, continuellement réchauffé par le bain-marie d’un faux zèle. Je ne veux pas de compromis et de trêves, d’alternances de débauches et de communions, de relais libertins et pieux, non, tout ou rien ; se muer de fond en comble ou ne rien changer !
Et aussitôt, il reculait épouvanté, essayait de fuir devant ce parti qu’il s’agissait de prendre, s’ingéniait à se disculper en ergotant pendant des heures, invoquait les plus piètres motifs pour demeurer tel qu’il était, pour ne pas bouger.
Comment faire ? si je n’obéis pas à des ordres que je sens s’affirmer, de plus en plus impérieux, en moi, je me prépare une vie de malaises et de remords, car je sais très bien que je ne dois pas m’éterniser ainsi sur le seuil, mais pénétrer dans le sanctuaire et y rester. Et si je me décide… ah ! Non, par exemple… car alors il faudra s’astreindre à un tas d’observances, se plier à des séries d’exercices, suivre la messe le dimanche, faire maigre le vendredi ; il faudra vivre en cagot, ressembler à un imbécile !