Ils ne me comprendront pas, se disait-il, ils me répondront que la mystique était intéressante au Moyen Age, qu’elle est maintenant désuète, qu’elle est, en tout cas, en parfait désaccord avec le modernisme. Ils croiront que je suis fou, m’assureront d’ailleurs que Dieu n’en demande pas tant, m’engageront, en souriant, à ne pas me singulariser, à faire comme les autres, à penser comme eux.

Je n’ai certes pas la prétention d’aborder, de moi-même, la voie mystique, mais enfin qu’ils me laissent au moins l’envier, qu’ils ne m’infligent pas leur idéal bourgeois d’un Dieu !

Car, il n’y a pas à se leurrer, le Catholicisme n’est point seulement cette religion tempérée qu’on nous propose ; il ne se compose pas seulement de petites cases et de formules ; il ne réside pas en entier dans d’étroites pratiques, dans des amusettes de vieille fille, dans toute cette bondieusarderie qui s’épand le long de la rue de Saint-Sulpice ; il est autrement surélevé, autrement pur ; mais alors il faut pénétrer dans sa zone brûlante, il faut le chercher dans la Mystique qui est l’art, qui est l’essence, qui est l’âme de l’Église même.

En usant des puissants moyens dont elle dispose, il s’agit alors de faire le vide en soi, de se dénuder l’âme, de telle sorte que, s’il le veut, le Christ puisse y descendre ; il s’agit de désinfecter le logis, de le passer au chlore des prières, au sublimé des sacrements ; il s’agit, en un mot, d’être prêt quand l’hôte viendra et nous ordonnera de nous transvaser en lui, tandis que lui-même se fondra en nous.

Je sais, parbleu bien, que cette alchimie divine, que cette transmutation de la créature humaine en Dieu est, la plupart du temps, impossible, car le Sauveur réserve d’habitude ces extraordinaires faveurs à ses élus, mais enfin, si indigne qu’il soit, chacun est présumé pouvoir atteindre ce but grandiose, puisque c’est Dieu seul qui décide et non l’homme, dont l’humble concours est seulement requis.

Je me vois raconter cela à des prêtres ! Ils me diront que je n’ai pas à m’occuper d’idées mystiques et ils me présenteront en échange une religionnette de femme riche ; ils voudront s’immiscer dans ma vie, me presser sur l’âme, m’insinuer leurs goûts ; ils essaieront de me convaincre que l’art est un danger ; ils me prôneront des lectures imbéciles ; ils me verseront à pleins bols leur bouillon de veau pieux !

Et je me connais, au bout de deux entretiens avec eux, je me révolterai, je deviendrai impie !

Et Durtal hochait la tête, et demeurait pensif, puis il reprenait :

Il importe néanmoins d’être juste ; le clergé séculier ne peut être qu’un déchet, car les ordres contemplatifs et l’armée des missionnaires enlèvent, chaque année, la fleur du panier des âmes ; les mystiques, les prêtres affamés de douleurs, ivres de sacrifices, s’internent dans des cloîtres, ou s’exilent chez des sauvages qu’ils catéchisent. Ainsi écrémé, le reste du clergé n’est évidemment plus que le lait allongé, que la lavasse des séminaires…

Oui, mais enfin, continuait-il, la question n’est pas de savoir s’ils sont intelligents ou bornés ; je n’ai pas à dépecer le prêtre pour chercher à découvrir, sous l’écorce consacrée, le néant de l’homme ; je n’ai pas à médire de son insuffisance puisqu’elle s’ajuste en somme à la compréhension des foules. Ne serait-ce pas, d’ailleurs, plus courageux et plus humble de s’agenouiller devant un être dont la misère de cervelle vous serait connue ?