Il se tenait là, seul, dans cette chapelle sombre et humide, sentant l’eau qui dort ; et, sans dévider le tournebroche des chapelets ou répéter les oraisons apprises, il rêvassait, cherchant à voir un peu clair dans sa vie, à se rendre compte. Et tandis qu’il se colligeait, des voix lointaines arrivaient derrière la grille et elles s’approchaient peu à peu, passaient par le noir tamis du voile, tombaient brisées autour de l’autel dont la masse confuse se dressait dans l’ombre.

Ces voix des Carmélites aidaient Durtal à s’effondrer dans le désespoir.

Assis sur une chaise il se disait : Lorsqu’on est ainsi que moi incapable de désintéressement quand on Lui parle, il est presque honteux de l’oser prier, car enfin si je songe à Lui, c’est pour demander un peu de bonheur — et cela n’a aucun sens. Dans l’immédiat naufrage de la raison humaine voulant expliquer l’effrayante énigme du pourquoi de la vie, une seule idée surnage, au milieu des débris des pensées qui sombrent, l’idée d’une expiation que l’on sent et dont on ne comprend pas la cause, l’idée que le seul but assigné à la vie est la Douleur.

Chacun aurait un compte de souffrances physiques et morales à épuiser et alors quiconque ne le règle pas, ici-bas, le solde après la mort ; le bonheur ne serait qu’un emprunt qu’il faudrait rendre ; ses simulacres mêmes s’assimileraient à des avances d’hoirie sur une future succession de peines.

Qui sait, dans ce cas, si les anesthésiques qui suppriment la douleur corporelle n’endettent point ceux qui s’en servent ? Qui sait si le chloroforme n’est pas un agent de révolte et si cette lâcheté de la créature à souffrir n’est point une sédition, presque un attentat contre les volontés du ciel ? S’il en est ainsi, ces arriérés de tortures, ces débets de détresse, ces warrants de peines évitées, doivent produire de terribles intérêts, là-haut ; cela justifie le cri d’armes de sainte Térèse : « Seigneur, toujours souffrir ou mourir ! » cela explique pourquoi, dans leurs épreuves, les saints se réjouissent et supplient le Seigneur de ne les point épargner, car ils savent, ceux-là, qu’il faut payer la somme purificatrice des maux pour demeurer, après la mort, indemne.

Puis, soyons justes, sans la douleur, l’humanité serait trop ignoble, car elle seule peut, en les dépurant, exhausser les âmes ! Mais tout ça, ce n’est rien moins que consolant, reprit-il. — Et quel accompagnement pour ses tristes songeries que les voix en deuil de ces nonnes ! ah ! c’est vraiment affreux.

Et il finissait par fuir, par échouer, pour dissiper son navrement, dans le monastère voisin situé au fond de l’impasse de Saxe, dans une allée de banlieue, pleine de réduits qui précèdent des jardins où des serpents en cailloux de rivière se déroulent autour de pastilles d’herbes.

C’était là que résidaient les pauvres Clarisses humiliées de l’Ave Maria, un ordre encore plus rigide que celui des Carmélites, mais plus indigent, moins comme il faut, plus humble.

On pénétrait dans ce cloître par une petite porte poussée contre ; l’on montait, sans rencontrer personne, jusqu’au deuxième étage et l’on découvrait une chapelle dont les fenêtres laissaient voir des arbres qui se balançaient dans des pépiements de moineaux fous.

C’était encore une sépulture ; mais ce n’était plus, comme en face, la tombe, au fond d’un caveau noir ; c’était plutôt un cimetière avec des nids chantant, au soleil, dans des branches ; l’on se serait cru, à plus de vingt lieues de Paris, à la campagne.