— C’est vrai, fit Durtal, la Trappe est une des grandes branches de l’arbre de saint Benoît ; mais pourtant est-ce que ses ordonnances ne diffèrent pas de celles que laissa le Patriarche ?
— C’est-à-dire que les Trappistes interprètent la règle de saint Benoît qui est très souple et très large, moins dans son esprit que dans sa lettre, tandis que les Bénédictins font le contraire.
En somme la Trappe est un rejeton de Cîteaux et elle est bien plus la fille de saint Bernard qui fut pendant quarante ans la sève même de cette tige, que la descendante de saint Benoît.
— Mais, autant que je puis me le rappeler, les Trappes sont elles-mêmes divisées et ne vivent point sous une discipline uniforme.
— Si, maintenant ; depuis qu’un bref pontifical daté du 17 mars 1893 a sanctionné les décisions du chapitre général des Trappistes réunis à Rome et édicté la fusion en un seul ordre et sous la direction d’un seul supérieur des trois observances de Trappes qui étaient, en effet, régies par des constitutions en désaccord.
Et voyant que Durtal l’écoutait, attentif, l’abbé poursuivit :
— Parmi ces trois observances, une seule, celle des Trappistes Cisterciens, à laquelle appartenait l’abbaye dont j’étais l’hôte, suivait intégralement les prescriptions du douzième siècle, menait l’existence monastique du temps de saint Bernard. Celle-là ne reconnaissait que la règle de saint Benoît, prise dans son acception la plus stricte et complétée par la Charte de Charité et les us et coutumes de Cîteaux ; les deux autres avaient adopté la même règle, mais révisée et modifiée au XVIIe siècle par l’abbé de Rancé ; et encore, l’une d’elles, la congrégation de Belgique, avait-elle dénaturé les statuts imposés par cet abbé.
Aujourd’hui, toutes les Trappes ne forment plus, je viens de vous le dire, qu’un seul et même institut placé sous le vocable « d’ordre des Cisterciens réformés de la Bienheureuse Vierge Marie de la Trappe », et toutes reprennent les règlements de Cîteaux et revivent la vie des cénobites au Moyen Age.
— Mais si vous avez fréquenté ces ascétères, dit Durtal, vous devez alors connaître Dom Étienne ?
— Non, je n’ai jamais séjourné à la Grande Trappe ; j’ai préféré les pauvres et les petits couvents où l’on est mêlé avec les moines, aux imposants monastères qui vous isolent dans une hôtellerie et vous tiennent à l’écart, en somme.