Et Durtal se taisant, l’abbé reprit : — eh bien ?

— Ah ! tout ça, tout ça…, si vous saviez… — je suis dans un état à faire pitié ; je veux et je ne veux pas ; je sais bien que je dois m’y réfugier, mais, malgré moi, je voudrais gagner du temps, retarder l’heure du départ.

Et il continua : — J’ai l’âme détraquée ; dès que je veux prier, mes sens s’épandent au dehors, je ne puis me recueillir et, du reste, si je parviens à me rassembler, cinq minutes ne s’écoulent point que je me désagrège ; non, je n’ai ni ferveur, ni contrition véritables ; je ne L’aime pas assez, là, s’il faut vous le dire.

Enfin, depuis deux jours, une affreuse certitude s’est implantée en moi ; je suis sûr que, malgré ma bonace charnelle, si je me trouvais en face de certaine femme dont la vue m’affole, je céderais ; j’enverrais la religion au diable ; je reboirais mon vomi à pleine bouche ; je ne tiens que parce que je ne suis pas tenté ; je ne vaux pas mieux que lorsque je péchais. Avouez que je suis dans un bien misérable état pour me retirer dans une Trappe.

— Vos raisons sont pour le moins fragiles, répondit l’abbé :

Vous me dites d’abord que vous êtes distrait dans vos prières, inapte à ne point disperser vos sens ; mais vous êtes comme tout le monde, en somme ! Sainte Térèse, elle-même, déclare que bien souvent elle ne pouvait réciter le « Credo » sans s’évaguer : c’est là une faiblesse dont il sied de prendre humblement son parti ; il convient surtout de ne pas s’appesantir sur ces maux, car la crainte de les voir revenir en assure l’assiduité ; on se distrait de ses oraisons par la peur même de ces distractions et par le regret de les avoir eues ; allez plus de l’avant, cherchez le large, priez du mieux que vous pourrez et ne vous inquiétez pas !

Vous m’affirmez, d’autre part, que si vous rencontriez une personne dont les attraits vous troublent, vous succomberiez ; qu’en savez-vous ? pourquoi prendre souci de séductions que Dieu ne vous inflige pas encore et qu’il vous épargnera peut-être ? pourquoi douter de sa miséricorde ? pourquoi ne pas croire au contraire, que s’il jugeait la tentation utile, il vous aiderait assez pour vous empêcher de sombrer ?

Dans tous les cas, vous n’avez pas à appréhender par anticipation le dégoût de votre faiblesse ; l’Imitation l’atteste : « quoi de plus insensé et de plus vain que de s’affliger de choses futures qui n’arriveront peut-être jamais ». Non, c’est assez de s’occuper du présent, car, à chaque jour suffit sa peine : « sufficit diei malitia sua ».

Vous prétendez enfin que vous n’avez pas l’amour de Dieu, je vous répondrai encore : qu’en savez-vous ? — Vous l’avez cet amour, par cela seul que vous désirez l’avoir, que vous regrettez de ne pas l’avoir ; vous aimez Notre Seigneur par ce seul fait que vous voulez l’aimer !

Oh ! C’est spécieux, murmura Durtal. — Enfin, reprit-il, et si, à la Trappe, le moine, révolté par l’outrage prolongé de mes fautes, me refuse l’absolution et m’empêche de communier ?