— Vous m’avez refusé ce que je vous quêtais, à titre d’aumône, au nom de Jésus, eh bien, je prie maintenant notre Sauveur pour que votre volaille soit dévorée par les chats.
Et ainsi fut fait ; quand le matin du repas l’on inspecta le garde-manger, l’on y découvrit, en guise de bêtes à rôtir à la broche, des fragments broyés d’os.
Si cette aventure ne rendit point, comme nous le verrons par la suite, ce religieux moins égoïste et moins vil, elle lui valut au moins de se montrer, dans une circonstance analogue, plus sagace et moins chiche, car Gerlac nous narre cet autre épisode :
En sus de ces cataplasmes de fleur de froment et d’axonge, Lydwine se servait quelquefois de tranches de pomme coupées fraîches, pour les apposer sur ses plaies et en rafraîchir l’inflammation. Or, le curé possédait des pommes en abondance, dans son jardin. La sainte lui en réclama quelques-unes pour cet usage. Il commença par rechigner, déclarant qu’il ne savait pas s’il en restait, mais quand il fut rentré chez lui, il se remémora ses chapons perdus et il envoya aussitôt quelques pommes à sa pénitente, en disant : je les lui offre de peur que ce ne soient, cette fois, les loirs qui me les mangent.
Au fond, ces médicaments étaient anodins et ne la secouraient guère. Un médecin du diocèse de Cologne qui avait entendu parler d’elle, peut-être par Godfried de Haga dont il semble avoir été l’ami, parut mieux réussir, bien qu’en fin de compte, il se soit borné à changer, en l’aggravant, la nature du mal. Il lui fit appliquer sur ses foyers purulents des compresses imbibées d’une mixture qu’il préparait, en distillant certaines plantes cueillies dans les forêts par les temps secs, au point du jour, lorsqu’elles sont encore couvertes de rosée. Cette mixture, mélangée à une décoction de centaurée ou de mille-fleurs, sécha peu à peu les ulcères. Ce médecin était un brave homme car, pour être sûr qu’elle ne serait pas privée, s’il mourait avant elle, de son remède, il avait chargé son gendre, un apothicaire du nom de Nicolas Reiner, de lui expédier, après son décès, toutes les fioles dont elle aurait besoin pour fermer ses plaies.
Mais le moment arriva où tous ces palliatifs furent définitivement infidèles, car le corps entier de la malheureuse fut à vif ; en outre de ses ulcères dans lesquels vermillaient des colonies de parasites qu’on alimentait sans les détruire, une tumeur apparut sur l’épaule qui se putréfia ; puis ce fut le mal redouté du Moyen Age, le feu sacré ou le mal des ardents qui entreprit le bras droit et en consuma les chairs jusqu’aux os ; les nerfs se tordirent et éclatèrent, sauf un qui retint le bras et l’empêcha de se détacher du tronc ; il fut dès lors impossible à Lydwine de se tourner de ce côté et il ne lui resta de libre que le bras gauche pour soulever sa tête qui pourrit à son tour. Des névralgies effroyables l’assaillirent qui lui forèrent, ainsi qu’avec un villebrequin, les tempes et lui frappèrent, à coups redoublés de maillet, le crâne ; le front se fendit de la racine des cheveux jusqu’au milieu du nez ; le menton se décolla sous la lèvre inférieure et la bouche enfla ; l’œil droit s’éteignit et l’autre devint si sensible qu’il ne pouvait supporter, sans saigner, la moindre lueur ; elle éprouva aussi des rages de dents qui durèrent parfois des semaines et la rendirent quasi-folle ; enfin, après une esquinancie qui l’étouffa, elle perdit le sang, par la bouche, par les oreilles, par le nez, avec une telle profusion que son lit ruisselait.
Ceux qui assistaient à ce lamentable spectacle se demandaient comment il pouvait sortir, d’un corps si parfaitement épuisé, une telle quantité de sang et la pauvre Lydwine essayait de sourire.
— Dites, faisait-elle, vous qui en savez plus long que moi, d’où peut venir au printemps cette sève dont se gonfle la vigne, si noire et si nue pendant l’hiver ?
Il semblait qu’elle eût parcouru le cycle possible des maux. Il n’en était rien ; à lire les descriptions de ses biographes que j’adoucis, l’on se croirait dans une clinique où défilent, une à une, les maladies les plus terrifiantes, les cas de douleur les plus exaspérés, les crises les plus rares.
Bientôt, en sus de ses autres infirmités, sa poitrine jusqu’alors indemne s’attaqua ; elle se moucheta d’ecchymoses livides, puis de pustules cuivrées et de clous ; la gravelle, qui l’avait torturée dès son enfance et qui était disparue, revint et elle évacua des calculs de la grosseur d’un petit œuf ; ce furent ensuite les poumons et le foie qui se carièrent ; puis un chancre creusa un trou à pic qui s’étendit dans les chairs et les rongea ; enfin quand la peste s’abattit sur la Hollande, elle en fut infectée, la première ; deux bubons poussèrent, l’un sur l’aine, et l’autre dans la région du cœur. — Deux, c’est bien, s’exclama-t-elle, mais s’il plaît à Notre Seigneur, je pense qu’en l’honneur de la sainte Trinité, trois seraient mieux ! — et un troisième abcès lui fouilla aussitôt la joue.