Et comme Mme Dauriatte insistait:—Laissez-la, le chagrin nourrit, attesta judicieusement Mme Champagne qui n'ayant, elle aussi, ce soir-là, aucun appétit, s'alimentait du moins avec des verres d'un liquide rouge.
Mme Dauriatte opina du bonnet, mais ne souffla mot, car elle avait des joues telles que des balles; et des rigoles de jus serpentaient jusqu'à son menton, tant elle se hâtait à torcher les plats.
—Voyons maintenant, fit la papetière qui éteignit sa lampe à esprit de bois et versa l'eau chaude sur le café,—voyons, parlons peu, mais parlons bien: Sophie, comment allez-vous faire demain?
La jeune fille eut un geste douloureux d'épaules.
—Il faudrait peut-être aller voir le propriétaire, hasarda Mme Champagne, et lui demander un répit de quelques jours.
—Oh! c'est des bourgeois! ils s'entendent toujours entre eux contre le pauvre monde! laissa échapper, dans une confuse lueur de bon sens, Mme Dauriatte.
—Le fait est que le vieux lui a certainement rendu visite, afin de pouvoir emporter demain les meubles, murmura Mme Champagne; il est même bien capable de lui avoir donné de l'argent pour qu'il vous expulse.—Oh! les sans-cœur!—Eh bien, moi, c'est égal, je m'empêcherais, malgré toutes leurs lois, d'être ainsi fichue dehors; non, vrai, là, ils seraient trop contents!
Elle s'arrêta net, regardant Sophie qui buvait son café, goutte à goutte, avec sa petit cuiller, et elle s'écria:
—Bois pas comme ça, ma fille, ça donne des vents!
—Puis elle demeura, pendant une seconde, absorbée, cherchant à relier le fil de ses idées interrompu par ce conseil; n'y parvenant pas:—Suffit, reprit-elle; ce que je voulais te dire, en somme, c'est que quand il y en a pour deux, il en a pour trois; j'ai pas le sou, ma fille, mais ça ne fait rien; si l'on te chasse, tu viendras ici et t'auras, en attendant, le vivre et la niche.