Son premier soin, quand il revint à Beauchamp, après la mort de son père, fut d'épouser une femme riche et laide; il eut d'elle une fille également laide, mais malingre, qu'il maria toute jeune à M. Lambois qui atteignait alors sa vingt-cinquième année et se trouvait déjà dans une situation commerciale que la ville qualifiait de «conséquente.»
Devenu veuf, Me Le Ponsart avait continué d'exploiter son étude, bien qu'il ressentît souvent le désir de la vendre et de retourner se fixer à Paris où la supercherie de ses adroites prévenances ne se fût pas ainsi perdue dans une atmosphère tout à la fois lanugineuse et tiède.
Et pourtant où eût-il découvert un milieu plus propice et moins hostile? Il était le personnage le plus considéré de ce Beauchamp qui ne lui marchandait pas son admiration en laquelle entraient, pour dire vrai, du respect et de la peur. Après les éloges qui accompagnaient généralement son nom, cette phrase corrective se glissait d'habitude: «C'est égal, il fait bon d'être de ses amis,» et des hochements de tête laissaient supposer que Me Le Ponsart n'était point un homme dont la rancune demeurait inactive.
Son physique seul avertissait, tout en les déconcertant, les moins prévenus; son teint aqueux, ses pommettes vergées de fils roses, son nez en biseau, relevé du bout, ses cheveux blancs enroulés sur la nuque et couvrant l'oreille, ses laborieuses épaules de vigneron, sa familière bedaine de curé gras, attiraient par leur bonhomie, incitaient d'abord à se confier à lui, presque à lui taper gaiement sur le ventre, les imprudents que glaçaient aussitôt l'étain de son regard, l'hiver de son œil froid.
Au fond, nul à Beauchamp n'avait pénétré le véritable caractère de ce vieillard qu'on vantait surtout parce qu'il semblait représenter la distinction parisienne en province et qui n'avait néanmoins pas abdiqué son origine, étant resté un pur provincial, malgré son séjour dans la capitale.
Parisien, il l'était au suprême degré pour toute la ville, car ses savons et ses vêtements venaient de Paris et il était abonné à «la Vie Parisienne» dont les élégances tolérées allumaient ses prunelles graves; mais il corrigeait ces goûts mondains par un abonnement au «Moliériste» une revue où quelques gaziers s'occupaient d'éclairer la vie obscure du «grand Comique.» Il y collaborait, du reste—la gaieté de Molière étant pour lui compréhensible—et son amour pour cette indiscutable gloire était tel qu'il mettait «le Bourgeois gentilhomme» en vers; ce prodigieux labeur était sur le chantier depuis sept ans; il s'efforçait de suivre le texte mot à mot, recueillant une immense estime de ce beau travail qu'il interrompait parfois cependant, pour fabriquer des poésies de circonstance qu'il se plaisait à débiter, les jours de naissance ou de fête, dans l'intimité, alors qu'on portait des toasts.
Provincial il l'était aussi au degré suprême: car il était tout à la fois amateur de commérages, gourmand et liardeur; remisant ses instinct sensuels qu'il n'eût pu satisfaire sans un honteux fracas, dans une petite ville, il avouait les charmes de la bonne chère et donnait de savoureux dîners, tout en rognant sur l'éclairage et les cigares. Me Le Ponsart est une fine bouche, disaient le percepteur et le maire qui jalousaient ses dîners tout en les prônant. Dans les premiers temps, ce luxe de la table et cet abonnement à un journal parisien, cher, faillirent outrepasser la dose de parisianisme que Beauchamp était à même de supporter; le notaire manqua d'acquérir la réputation d'un roquentin et d'un prodigue; mais bientôt ses concitoyens reconnurent qu'il était un des leurs, animé des mêmes passions qu'eux, des mêmes haines; le fait est que, tout en gardant le secret professionnel, Me Le Ponsart encourageait les médisances, se délectait au récit des petits cancans; puis il aimait tant le gain, vantait tant l'épargne, que ses compatriotes s'exaltaient à l'entendre, remués délicieusement jusqu'au fond de leurs moelles par ces théories dont ils raffolaient assez pour les entendre quotidiennement et les juger toujours poignantes et toujours neuves. Au reste, ce sujet était pour eux intarissable; ici, là, partout, l'on ne parlait que de l'argent; dès que l'on prononçait le nom de quelqu'un, on le faisait aussitôt suivre d'une énumération de ses biens, de ceux qu'il possédait, de ceux qu'il pouvait attendre. Les purs provinciaux citaient même les parents morts, narraient des anecdotes autant que possible malveillantes, scrutaient l'origine des fortunes, les pesaient à vingt sous près.
Ah! c'est une grande intelligence doublée d'une grande discrétion! disait l'élite bourgeoise de Beauchamp. Et quel homme distingué! ajoutaient les dames. Quel dommage qu'il ne se prodigue pas davantage! reprenait le chœur, car Me Le Ponsart, malgré les adulations qui l'entouraient, se laissait désirer, jouant la coquetterie, afin de maintenir intact son prestige; puis souvent il se rendait à Paris, pour affaires, et, à Beauchamp, la société qui se partageait les frais d'abonnement du «Figaro,» demeurait un peu surprise que cette feuille n'annonçât point l'entrée de cet important personnage dans la métropole, alors que, sous la rubrique: «Déplacements et villégiatures» elle notait spécialement, chaque jour, les départs et les arrivées «dans nos murs» des califes de l'industrie et des hobereaux, au vif contentement du lecteur qui ne pouvait certainement que s'intéresser à ces personnes dont il ignorait, la plupart du temps, jusqu'aux noms.
Cette gloire qui rayonnait autour de Me Le Ponsart avait un peu rejailli sur son gendre et ami, M. Lambois, ancien bonnetier, établi à Reims, et retiré, après fortune faite, à Beauchamp. Veuf de même que son beau-père et n'ayant aucune étude à gérer, M. Lambois occupait son oisiveté dans les cantons où il s'enquérait de la santé des bestiaux et de l'ardeur à naître des céréales; il assiégeait les députés, le préfet, le sous-préfet, le maire, tous les adjoints, en vue d'une élection au conseil général où il voulait se porter candidat.
Faisant partie des comités électoraux, empoisonnant la vie de ses députés qu'il harcelait, bourrait de recommandations, chargeait de courses, il pérorait dans les réunions, parlait de notre époque qui se jette vers l'avenir, affirmait que le député, mis sur la sellette, était heureux de se retremper dans le sein de ses commettants, prônait l'imposante majesté du peuple réuni dans ses comices, qualifiait d'arme pacifique le bulletin de vote, citait même quelques phrases de M. de Tocqueville, sur la décentralisation, débitait, deux heures durant, sans cracher, ces industrieuses nouveautés dont l'effet est toujours sûr.