Croc-Blanc ne pouvait rien connaître de tout cela. Mais du jour où l'on apprit à Sierra Vista que Jim Hall s'était évadé, il y eut entre le loup-chien et Alice, la femme du maître, un secret. Chaque nuit, après que tout le monde s'en était allé coucher, Alice sortait de sa chambre et faisait entrer Croc-Blanc dans le hall du rez-de-chaussée. Le matin, elle descendait la première et le remettait dehors. Car l'usage n'était point qu'il dormît dans la maison.

Or, une nuit, Croc-Blanc s'éveilla, dans le silence, et, sans bruit, renifla. Le message que l'air lui apporta fut qu'un dieu étranger était présent. Il tendit l'oreille et des bruits étouffés, d'imperceptibles mouvements furent perçus par lui. Il ne gronda pas. Ce n'était pas sa manière. Le dieu étranger apparut, glissant comme une ombre. Plus silencieux encore, Croc-Blanc le suivit. Il avait appris, dans le Wild, quand il chassait de la viande vivante, à ne point se trahir.

Le dieu étranger s'arrêta au pied du grand escalier et écouta. Croc-Blanc, immobile comme s'il était mort, surveillait et attendait. En haut de l'escalier était la chambre du maître et, à côté d'elle, étaient les chambres des autres dieux de la maison, qui formaient le bien le plus cher du maître. Croc-Blanc commença à se hérisser, mais attendit encore. Le pied du dieu étranger s'éleva. Il commençait à monter.

C'est alors que Croc-Blanc frappa. Sans avertissement, selon sa coutume, il lança son corps en avant, comme la pierre d'une fronde, et s'abattit sur le dos du dieu étranger. De ses pattes de devant, il s'accrocha sur ses épaules, tandis qu'il entrait ses crocs dans sa nuque. Le dieu tomba à la renverse et ils s'écrasèrent tous deux sur le plancher.

La maison s'était éveillée, en alarme. Chacun, se penchant sur l'escalier, entendait au bas un bruit pareil à celui que ferait une bataille de démons. Des coups de revolver se mêlaient à des grondements. Une voix d'homme jeta un cri d'horreur et d'angoisse. Puis il y eut un grand fracas de verres brisés et de meubles renversés. Et, rapidement, tout se tut. Seuls, des halètements, semblables à des bulles d'air qui crèvent en sifflant à la surface de l'eau, montaient encore du gouffre obscur. Puis, plus rien.

Weedon Scott tourna un bouton électrique. L'escalier et le hall s'emplirent de lumière. Accompagné du juge Scott, il descendit avec précaution, revolver en main. Mais il n'y avait plus de danger. Parmi le naufrage des meubles renversés et disloqués, étendu sur le côté, cachant du bras son visage, un homme gisait. Weedon Scott se pencha sur lui, déplia son bras et tourna sa face vers la lumière. Par la gorge ouverte la vie s'était enfuie.

—Jim Hall! dit le juge Scott.

Le père et le fils se regardèrent et se comprirent.

Ils se retournèrent ensuite vers Croc-Blanc. Lui aussi était couché sur le flanc, les yeux clos. Sa paupière se souleva légèrement. Il regarda ceux qui étaient inclinés sur lui et sa queue eut un mouvement, à peine visible, pour saluer son maître. Weedon Scott le caressa et, de son gosier, sortit un ronron reconnaissant. Mais les paupières se refermèrent bientôt et le corps retomba, comme un sac, sur le plancher.

Un chirurgien fut, sur-le-champ, mandé par téléphone. L'aube blanchissait les fenêtres lorsque l'homme de l'art arriva.