—Ils se sont éparpillés, raconta-t-il, et rôdent au large de nous, courant de-ci, de-là, mais sans nous lâcher. Ils savent qu'ils sont sûrs de nous avoir et qu'il leur suffit de patienter. En attendant ils tâchent de se mettre quelque autre chose sous la dent.

—Vous prétendez, observa Henry, qu'ils sont sûrs de nous avoir?

Bill fit semblant de ne pas avoir entendu et continua:

—J'en ai aperçu quelques-uns. Ils sont maigres à faire peur. Ils n'ont pas mangé un morceau depuis des semaines, en dehors, bien entendu, de nos trois chiens. Il y en a parmi eux qui n'iront pas loin. Leurs côtes sont pareilles à des planches à laver et leurs estomacs remontés collent presque à l'épine dorsale. Ils en sont, je puis vous le dire, à la dernière phase de la désespérance. Ils sont à demi enragés et attendent.

Quelques minutes s'étaient à peine écoulées, quand Henry, qui avait pris la place d'arrière et poussait le traîneau, afin d'aider les chiens, jeta vers Bill, en guise d'appel, un sifflement étouffé. Derrière eux, en pleine vue et sur la même piste qu'ils venaient de parcourir, s'avançait, le nez collé contre le sol, une forme velue. La bête trottinait sans effort apparent, semblant glisser plutôt que courir. Les deux hommes s'étant arrêtés, elle s'arrêta ainsi qu'eux et, ayant levé la tête, elle les regarda avec fixité, dilatant son nez frémissant, en reniflant leur odeur, comme pour se faire d'eux une opinion.

—C'est la louve! dit Bill.

Les chiens s'étaient couchés sur la neige, et il vint, derrière le traîneau, rejoindre son camarade. Ensemble ils examinèrent l'étrange animal qui les suivait depuis plusieurs jours et qui leur avait déjà soufflé la moitié de leur attelage. Ils le virent trotter encore, en avant, de quelques pas, puis s'arrêter, puis recommencer à diverses reprises le même manège, jusqu'à ce qu'il ne se trouvât plus qu'à une courte distance. Alors il fit halte, la tête dressée, près d'un groupe de sapins, et se remit à observer les deux hommes. Il les considérait avec une insistance singulière, comme eût pu le faire un chien, mais sans qu'il y eût rien dans ses yeux du regard affectueux de l'ami de l'homme. Cette insistance était celle de la faim. Elle était implacable comme les crocs de la bête, aussi inhumaine que la neige et le froid. L'animal était plutôt grand pour un loup, et ses formes décharnées dénotaient un des spécimens les plus importants de l'espèce.

—Il doit mesurer près de deux pieds et demi à hauteur d'épaule, constata Henry, et n'a pas loin de cinq pieds de long.

—Il a une drôle de couleur pour un loup, dit Bill, et je n'en ai jamais vu de pareille. Sa robe tire sur le rouge, et même sur l'orangé. Elle a un ton cannelle.

La robe de la bête n'était point cependant de cette couleur et le gris y dominait, comme chez tous les loups. Mais de fugitifs et indéfinissables reflets couraient par moment sur le poil, qui trompaient et illusionnaient la vue.