Le porc-épic se mit rapidement en boule, faisant rayonner dans toutes les directions ses longues aiguilles, dures et aiguës, qui défiaient une quelconque attaque. Le vieux loup avait, une fois, dans sa jeunesse, reniflé de trop près une boule semblable, en apparence inerte. Il en avait soudain reçu sur la face un coup de queue bien appliqué, qui lui avait planté, dans le nez, un dard tellement bien enfoncé qu'il l'avait promené avec lui pendant des semaines. Une inflammation douloureuse en avait résulté et il n'avait été délivré que le jour où le dard était tombé de lui-même.

Il se coucha sur le sol, confortablement étendu, à proximité du porc-épic, mais hors de la portée de sa queue redoutable et attendit. Sans doute la bête finirait-elle par se dérouler et lui, saisissant l'instant propice, lancerait un coup de griffe coupant dans le ventre tendre et désarmé.

Une demi-heure après, il était encore là. Il se releva, gronda contre la boule toujours immobile, et reprit sa route en trottant. Trop souvent déjà il avait, dans le passé, vainement attendu pour des porcs-épics enroulés. Il était inutile de perdre son temps davantage. Le jour baissait et nul résultat ne récompensait sa chasse. Pour lui et la louve, il fallait trouver à manger.

Il rencontra enfin un ptarmigan[18]. Comme il débouchait à pas de velours, d'un taillis, il se trouva nez à nez avec l'oiseau qui était posé sur une souche d'arbre, à moins d'un pied de son museau. Tous deux s'aperçurent simultanément. L'oiseau tenta de s'envoler, mais il le renversa par terre, d'un coup de patte, se jeta sur lui et le saisit dans ses dents.

Il y eut un instant de courte lutte, le ptarmigan se débattant dans la neige et faisant, pour prendre son vol, un nouvel et vain effort. Les dents du vieux loup s'enfoncèrent dans la chair délicate et il commença à manger sa victime. Puis il se souvint tout à coup et, revenant sur ses pas, il reprit le chemin de la tanière, en traînant le ptarmigan dans sa gueule.

Tandis qu'il trottait silencieux, selon sa coutume, glissant comme une ombre, tout en observant le sol et les traces qui pouvaient s'y trouver marquées, il revit les larges empreintes qu'il avait déjà rencontrées. La piste suivant la même direction que lui, il la continua, s'attendant à tout moment à découvrir l'animal qui avait imprimé ainsi son passage.

Comme il venait de tourner un des rochers qui bordaient le torrent, qu'il avait rejoint, il aperçut le faiseur d'empreintes et, à cette vue, s'aplatit instantanément sur le sol. C'était une grosse femelle de lynx. Elle était couchée, comme lui le matin, en face de la même boule, impénétrable et hérissée.

D'ombre qu'il était, il devint l'ombre de cette ombre. Ratatiné sur lui-même et rampant, il se rapprocha, en ayant soin de ne pas être sous le vent des deux bêtes immobiles et muettes. Puis, ayant déposé le ptarmigan à côté de lui, il s'allongea sur la neige et, à travers les branches d'un sapin dont l'épais réseau traînait jusqu'à terre, il considéra le drame de la vie qui était en train de se jouer devant lui. Le lynx et le porc-épic attendaient. Tous deux prétendaient vivre. Le droit à l'existence consistait pour l'un à manger l'autre; il consistait pour l'autre à ne pas être mangé. Le vieux loup ajoutait, dans le drame, son droit aux deux autres. Peut-être un caprice du sort allait-il le servir et lui donner sa part de viande.

Une demi-heure passa, puis une heure, et rien n'advenait. La boule épineuse aurait pu être aussi bien pétrifiée, tellement rien n'y tressaillait, et le lynx être un bloc de marbre inerte, et le vieux loup être mort. Et cependant, chez ces trois bêtes en apparence inertes, la tension vitale était arrivée à son paroxysme. Elle atteignait, presque douloureuse, tout ce que leur être pouvait supporter.

Un-Œil esquissa un léger mouvement et observa avec un intérêt croissant. Quelque chose arrivait. Le porc-épic avait enfin jugé que son adversaire était parti. Précautionneux, avec des mouvements mesurés, il déroula son invincible armure et, lentement, lentement, se détendit et s'allongea. Le vieux loup sentit sa gueule s'humecter involontairement de salive, devant cette chair vivante, qui s'étalait, comme à plaisir, devant lui.