C'était un fier petit louveteau, carnivore comme ses frères et sœurs. Ses ancêtres étaient des tueurs et des mangeurs de viande, de viande seule vivaient son père et sa mère. Le lait même qu'il avait sucé, à sa naissance, n'était que de la chair directement transformée. Et maintenant âgé d'un mois, ayant, depuis une semaine, ses yeux ouverts, il commençait lui-même à manger de la viande, mâchée et à demi digérée par la louve, qui la dégorgeait ensuite dans la gueule des cinq louveteaux, en appoint du lait de ses mamelles.

Il était le plus vigoureux de la portée. Plus sonore que celui de ses frères et sœurs était, dans son gosier, le glapissement de sa voix. Le premier, il apprit le tour de rouler, d'un adroit coup de patte, un de ses petits compagnons. Le premier encore, attrapant l'un d'eux par l'oreille, il le renversa et piétina, en grondant sans desserrer ses mâchoires. Ce fut lui qui donna le plus de tracas à sa mère pour le retenir près d'elle, loin de l'entrée de la caverne.

Si l'attrait du jour le fascinait, il ignorait ce qu'était une porte et il ne voyait dans l'entrée de la caverne qu'un mur lumineux. Ce mur était le soleil de son univers, la chandelle dont il était le papillon. Et il s'acharnait obstinément dans cette direction, sans savoir qu'il y eût quelque chose au-delà.

Étrange était pour lui ce mur de lumière. Son père, qu'il avait appris à reconnaître pour un être semblable à sa mère, et qui apportait de la viande à manger, avait une manière toute particulière de marcher dans le mur, de s'y éloigner et d'y disparaître. Cela, le louveteau ne pouvait se l'expliquer. Il avait tenté de s'avancer dans les autres murs de la caverne, mais ceux-ci avaient heurté rudement l'extrémité délicate de son nez. Il avait renouvelé plusieurs fois l'expérience, puis s'était finalement tenu tranquille. Il acceptait le pouvoir que possédait son père de disparaître dans un mur comme une faculté qui lui était spéciale, de même que le lait et la viande à demi digérée étaient des particularités personnelles de sa mère.

Il n'était pas donné, en somme, au louveteau, de penser à la façon des humains. Incertaine était la voie dans laquelle travaillait son cerveau. Mais ses conclusions n'en étaient pas moins nettes, à son point de vue. Le pourquoi des choses ne l'inquiétait pas; leur manière d'être l'intéressait seule. Il s'était cogné le nez contre les parois de la caverne, et cela lui avait suffi pour qu'il n'insistât pas. Ce qu'il était impuissant à faire, son père pouvait le faire. C'était une autre constatation, qu'il ne cherchait point à s'expliquer. Le fait tenait lieu pour lui de raisonnement, et le souci de la logique ne préoccupait pas autrement son esprit. Celui des lois de la physique encore moins.

Comme la plupart des créatures du Wild, il ne tarda point à connaître la famine. Un temps arriva, où non seulement la viande vint à manquer, mais où le lait se tarit dans la poitrine de sa mère.

Les louveteaux, tout d'abord, poussèrent des cris plaintifs et des gémissements, mais la faim les fit bientôt tomber en léthargie. Plus de jeux ni de querelles, ni d'enfantines colères, ni d'exercices de grondements. Cessèrent aussi les pérégrinations vers le mur lumineux. Au lieu de cela, ils dormaient toujours, tandis que la vie qui était en eux vacillait et mourait.

Un-Œil se désespérait. Il courait tout le jour et chassait au loin, mais inutilement, et revenait dormir quelques heures seulement dans la tanière, d'où la joie avait fui. La louve elle aussi, laissant là ses petits, sortait à la recherche de la viande. Les premiers jours après la naissance des louveteaux, le vieux loup avait fait plusieurs voyages au camp des Indiens et raflé les lapins pris dans les pièges. Mais, avec la fonte générale des neiges et le dégel des cours d'eau, les Indiens s'étaient transportés plus loin et cette fructueuse ressource avait tari.

Lorsque ses parents lui rapportèrent de nouveau à manger, le louveteau gris revint à la vie et recommença à tourner son regard vers le mur de lumière. Mais le petit peuple qui l'entourait était bien réduit. Seule, une sœur lui restait. Le reliquat n'était plus.

Ayant repris des forces, il vit que sa sœur ne pouvait plus jouer. Elle ne levait plus la tête, ni ne faisait aucun mouvement. Tandis que son petit corps à lui s'arrondissait, avec la nourriture retrouvée, ce secours était venu trop tard pour elle. Elle ne cessait point de dormir et n'était plus qu'un mince squelette entouré de peau, où la flamme baissait plus bas et plus bas, si bien qu'elle finit par s'éteindre.