Lorsque le canot eut rejoint le rivage, le louveteau y gisait, gémissant et inerte, attendant la volonté de Castor-Gris. C'était la volonté de Castor-Gris qu'il vînt à terre, et à terre il fut lancé, sans ménagement aucun pour ses meurtrissures. Il rampa en tremblant. Lip-Lip, qui était présent et avait, du rivage, assisté à toute l'affaire, se précipita sur lui, en le voyant si faible, et entra ses dents dans sa chair.

Croc-Blanc était hors d'état de se défendre et il lui serait arrivé malheur, si Castor-Gris, enlevant Lip-Lip d'un solide coup de pied, ne l'avait lancé à distance respectable.

C'était la justice de l'animal-homme qui se manifestait et, même en l'état pitoyable où il se trouvait, le louveteau en éprouva un petit frisson de reconnaissance. Sur les talons de Castor-Gris et jusqu'à sa tente, il boita avec soumission, à travers le camp. Ainsi avait-il appris que le droit au châtiment est une prérogative que les dieux se réservent à eux-mêmes et dénient à toute autre créature au-dessous d'eux.

Pendant la nuit qui succéda, tandis que chacun reposait dans le camp, Croc-Blanc se souvint de sa mère et souffrit en pensant à elle. Il souffrit un peu trop haut et réveilla Castor-Gris, qui le battit. Par la suite, il pleura plus discrètement, lorsque les dieux étaient à portée de l'entendre. Mais, parfois, rôdant seul à l'orée de la forêt, il donnait libre cours à son chagrin, et criait tout haut, en gémissant et en appelant.

Durant la période de sa vie qui suivit, il aurait pu, grâce à la liberté dont il jouissait encore, céder au souvenir de la caverne et du torrent, et s'en retourner dans le Wild. Mais la mémoire de sa mère était la plus forte. Comme les chasses des animaux-hommes les entraînaient loin du camp et les y ramenaient ensuite, peut-être aussi reviendrait-elle un jour. Et il demeurait en esclavage, en soupirant après elle.

Esclavage qui n'était pas entièrement malheureux. Car le louveteau continuait à s'intéresser à beaucoup de choses. Quelque événement imprévu surgissait toujours et les actions étranges auxquelles se livrent les animaux-hommes n'ont pas de fin. Il apprenait, simultanément, comment il convenait de se conduire avec Castor-Gris. Obéissance absolue et soumission en tout lui étaient demandées. En retour, il échappait aux coups et sa vie était tolérable.

De plus, Castor-Gris, parfois, lui donnait lui-même un morceau de viande et, tandis qu'il le mangeait, le défendait contre les autres chiens. Ce morceau de viande prenait, pour Croc-Blanc, une valeur beaucoup plus considérable qu'une douzaine d'autres reçus de la main des femmes. C'était bizarre. Mais cela était.

Jamais Castor-Gris ne caressait. Et cependant (était-ce l'effet du poids de sa main et celui de son pouvoir surnaturel, ou d'autres causes intervenaient-elles, que le louveteau ne réussissait pas à se formuler?) il était indéniable qu'un certain lien d'attachement se formait entre Croc-Blanc et son rude seigneur.

Sournoisement, par des voies cachées, aussi bien que par la force des pierres volantes, des coups de bâton et des claques de la main, les chaînes du louveteau rivaient autour de lui leur réseau. Les aptitudes inhérentes à son espèce, qui lui avaient, dès l'abord, rendu possible de s'acclimater au foyer de l'homme, étaient susceptibles de perfection. Elles se développèrent dans la vie du camp, au milieu des misères dont elle était faite, et lui devinrent secrètement chères avec le temps. Mais tout ce qui le préoccupait encore, pour le moment, était le chagrin d'avoir perdu Kiche, l'espoir qu'elle reviendrait et la soif de recouvrer un jour la libre existence qui avait été la sienne.

[26]Terme de boxe, signifiant qui n'a pas assez de poids pour être classé. (Note des Traducteurs.)