L'aube du jour dissipa une partie de ses craintes, mais accrut le sentiment de sa solitude, par le spectacle de la terre nue qui s'étendait autour de lui. Sa résolution fut bientôt arrêtée. Il s'enfonça à nouveau dans la forêt et, suivant la rive du fleuve, il entreprit d'en descendre le cours.
Il courut toute la journée, sans prendre aucun repos. Son corps de fer ignorait la fatigue et semblait créé pour courir toujours. Une hérédité d'endurance rendait possible au louveteau un effort sans fin et lui permettait d'imposer à sa chair, même meurtrie, de marcher quand même en avant. Là où le fleuve se resserrait entre des falaises abruptes, il les contournait pour en atteindre le sommet. Il traversait, à gué ou à la nage, les affluents qu'il rencontrait, rivières et ruisseaux. Souvent, il se risquait à suivre la glace qui commençait à se former en bordure de la rive. Parfois il lui arrivait de passer à travers, et il lui fallait lutter contre le courant, pour n'être point noyé. Sa pensée demeurait fixée sur la piste des dieux. Sa seule crainte était qu'ils n'eussent quitté le bord du fleuve pour s'enfoncer dans l'intérieur des terres.
Croc-Blanc était d'une intelligence au-dessus de la moyenne de celle de son espèce. Cependant sa conception mentale n'était pas assez formée pour se porter sur l'autre rive du Mackenzie. Que serait-il advenu si la piste des dieux s'était poursuivie de ce côté? Pas un moment cette idée ne pénétra le cerveau du louveteau. Plus tard, quand il eut voyagé davantage à travers le monde, quand il eut acquis plus d'âge et d'expérience, et connu plus de pistes et de fleuves, il n'eût pas manqué de songer à cette éventualité et de s'en inquiéter. À cette heure, il allait en aveugle, ne faisant entrer en ligne de compte dans ses calculs que la rive seule du Mackenzie sur laquelle il se trouvait.
Toute la nuit encore, il courut, butant, dans l'obscurité; contre des obstacles qui le retardaient, sans l'arrêter. Vers le milieu du second jour, son corps, si dur qu'il fût, commença à fléchir; sa volonté le soutenait seul. Il courait depuis trente heures et n'avait pas mangé depuis quarante, ce qui diminuait ses forces. Ses plongées répétées dans l'eau glacée avaient terni comme un vieux feutre sa magnifique fourrure.
Les larges coussinets de ses pieds étaient meurtris et saignaient. Il s'était mis à boiter et sa boiterie augmentait d'heure en heure. Pour comble de malheur, le ciel s'obscurcit et la neige commença brutalement à tomber, à la fois cinglante et fondante, glissante sous les pieds et lui cachant la vue du paysage qu'il traversait. Sa marche en fut encore retardée.
Castor-Gris avait décidé de camper, cette nuit-là sur la rive opposée du Mackenzie. Mais, un peu avant la nuit, un élan, qui était venu boire dans le fleuve, sur cette même rive que suivait Croc-Blanc, avait été aperçu par Kloo-Kooch, la femme de Castor-Gris. Si la bête n'était pas venue boire, si Mit-Sah n'avait pas gouverné en longeant la terre, à cause de la neige, si Kloo-Kooch n'avait pas vu l'animal et si Castor-Gris ne l'avait pas tué d'un heureux coup de fusil, les faits qui en résultèrent eussent pris un autre cours. Le louveteau, ne trouvant pas l'Indien, aurait passé outre et s'en serait allé plus loin, soit pour mourir, soit pour retrouver sa voie vers ses frères sauvages et redevenir un des leurs, c'est-à-dire un loup, jusqu'au terme de ses jours.
La nuit était tout à fait tombée. La neige descendait plus épaisse et Croc-Blanc geignait, à mi-voix, en trébuchant et boitant de plus en plus, lorsqu'il rencontra, sur le sol blanc, une piste fraîche. Si fraîche était-elle que nul doute n'était possible sur son origine. Retrouvant toute son ardeur, il la suivit, du bord du fleuve, jusque parmi les arbres. Les bruits du campement ne tardèrent pas à frapper ses oreilles et bientôt il vit la lueur du feu, Kloo-Kooch en train de faire la cuisine, et Castor-Gris accroupi, qui mordait dans un gros morceau de suif cru. Il y avait de la viande fraîche dans le camp!
Le louveteau s'attendait à être battu. Il se tapit par terre, à cette pensée, et ses poils se hérissèrent légèrement. Mais il avança quand même. Il craignait et détestait le châtiment qu'il savait lui être réservé, mais il savait aussi que le confort du feu l'attendait, et la protection des dieux, et la société des chiens, société d'ennemis sans doute, société cependant, qui était ce à quoi surtout il aspirait.
Il s'avança donc, contracté sur lui-même, faisant des courbettes et se traînant sur son ventre, jusqu'à la lumière du foyer.
Castor-Gris l'aperçut et s'arrêta de mâcher son suif. Croc-Blanc rampa droit vers lui, la tête basse, dans toute l'abjection de sa honte et de sa soumission. Chaque pouce de terrain que gagnait son ventre se faisait plus lent et plus pénible. Finalement, il se coucha aux pieds du maître, en la possession duquel il s'abandonnait, corps et âme. De sa propre volonté, il était venu s'asseoir, livrer sa liberté.