Quand le steamboat fut arrivé à Dawson, Croc-Blanc vint à terre. Mais toujours dans sa cage et livré aux regards du public. On payait cinquante cents[36], en poussière d'or, le droit de le voir. Afin que les assistants en eussent pour leur argent et que l'exhibition gagnât en intérêt, aucun repos ne lui était laissé. Dès qu'il se couchait pour dormir, un coup de bâton le réveillait.
Entre-temps, et dès qu'un combat pouvait être organisé, il était sorti de sa cage et conduit au milieu des bois, à quelques milles de la ville. L'opération s'effectuait d'ordinaire pendant la nuit, pour éviter l'intervention des policiers à cheval du territoire. Après plusieurs heures d'attente, au point du jour, arrivaient et l'assistance, et le chien contre lequel il devait combattre.
Il eut pour adversaires des chiens de toutes tailles et de toutes races. On était en terre sauvage, sauvages étaient les hommes, et la plupart des rencontres étaient à mort. La mort était pour les chiens, cela va de soi, puisque Croc-Blanc continuait à combattre. Il ne connaissait toujours pas de défaite. L'entraînement auquel il s'était livré avec Lip-Lip et les jeunes chiens du camp indien, lui servait, à cette heure. Pas un de ses adversaires n'arrivait à le culbuter. Chiens du Mackenzie, chiens esquimaux ou du Labrador, mastocs ou malemutes, chiens aboyeurs et chiens muets, tous étaient impuissants contre lui[37]. Jamais il ne perdait pied. C'est là que le public l'attendait. Mais toujours il déconcertait cet espoir. Non moins rapide était la promptitude de son attaque. À ce point qu'il mettait à mal son adversaire neuf fois sur dix, avant même que celui-ci se fût paré pour la défense. Le fait se renouvela si souvent que l'usage s'établit de ne point lâcher Croc-Blanc avant que le chien adverse eût achevé ses préliminaires de bataille, ou même se fût rué le premier à l'assaut.
Peu à peu, les rencontres de ce genre se firent plus rares. Les partenaires se décourageaient, ne trouvant plus de champion de force équivalente à lui opposer. Beauty-Smith était forcé de lui donner à combattre des loups, qu'il se procurait. Ces loups étaient capturés au piège, par des Indiens, et l'annonce d'un de ces duels ne manquait pas d'attirer un important concours de spectateurs.
On alla jusqu'à lui présenter une grande femelle de lynx et, cette fois, il combattit pour sa vie. La vitesse du lynx valait la sienne et sa férocité n'était pas inférieure à celle de Croc-Blanc. Tandis qu'il n'avait que ses crocs pour seules armes, le lynx luttait avec toutes les griffes de ses quatre pattes, en même temps qu'avec ses dents acérées. La victoire resta cependant à Croc-Blanc et les combats cessèrent jusqu'à nouvel ordre. Il avait épuisé toutes les variétés possibles d'adversaires.
Il redevint donc un simple objet d'exhibition. Cela dura jusqu'au printemps, lorsque advint dans le pays un nommé Tim Keenan, tenancier de jeux, qui amenait avec lui le premier bull-dog que l'on eût vu au Klondike. Que ce chien et Croc-Blanc dussent entrer en lice, face à face, était chose inévitable. Durant une semaine, le combat qui se préparait fit l'objet de toutes les conversations, dans le monde spécial qui fréquentait certains quartiers de la ville.
[35]Pound, poids de 453 gr. 568. (Note des Traducteurs).
[36]Cent, monnaie américaine valant au pair 0 fr. 05 centimes. (Note des Traducteurs.)
[37]Deux sortes de chiens sont employés dans l'Amérique du Nord, pour l'attelage des traîneaux: le chien du Labrador et le Malemute, ou chien-loup, qui n'aboie pas à la manière des chiens ordinaires, mais seulement grogne et hurle, comme font les loups. C'est à cette race que se rattache Croc-Blanc. Le Malemute est un voleur expert. Il retirera fort bien les chaussures de cuir d'un dormeur, pour s'en faire un repas. Demeuré à demi sauvage, il combat comme font les loups, par morsures et bonds alternés et jusqu'à ce que mort s'ensuive, pour son adversaire ou pour lui-même. (Note des Traducteurs.)