Ce n'était pas pourtant que Cherokee fût impuissant à se mouvoir. Il tournait et virait même assez vite; mais Croc-Blanc n'était jamais là où il le cherchait. Il en était fort perplexe, lui aussi. Il n'avait jamais combattu avec un chien qu'il ne pouvait appréhender, avec un adversaire qui ne cessait pas de danser et de biaiser autour de lui.

Croc-Blanc ne réussissait pas cependant à atteindre, comme il l'eût voulu, le dessous de la gorge du bull-dog. Celui-ci la tenait trop bas et ses mâchoires massives lui étaient une protection efficace. Le sang de Cherokee continuait à couler; son cou et le dessus de sa tête étaient tailladés, et il persistait à poursuivre inlassablement Croc-Blanc, qui restait indemne. Une seule fois, il s'arrêta, durant un moment, abasourdi, en regardant de côté, vers Tim Keenan, et en agitant son tronçon de queue, en signe de sa bonne volonté. Puis il reprit avec application sa poursuite, en tournant en rond, derrière Croc-Blanc. Soudain, il coupa le cercle que tous deux décrivaient et tenta de saisir son adversaire à la gorge. Il ne le manqua que de l'épaisseur d'un cheveu, et des applaudissements crépitèrent à l'adresse de Croc-Blanc, qui avait échappé.

Le temps passait. Croc-Blanc répétait ses soubresauts et Cherokee s'acharnait, avec la sombre certitude que, tôt ou tard, il atteindrait son but. Ses oreilles n'étaient plus que de minces rubans, plus de cent blessures les son couvraient, et ses lèvres mêmes saignaient, toutes coupées. Parfois, Croc-Blanc s'efforçait de le renverser à terre, pattes en l'air, en se jetant sur lui. Mais son épaule était plus haute que celle du chien et la manœuvre avortait. Il s'obstina à la renouveler et, dans un élan plus fort qu'il avait pris, il passa par-dessus le corps de Cherokee. Pour la première fois depuis qu'il se battait, on vit Croc-Blanc perdre pied. Il tournoya en l'air, pendant une seconde, se retourna, comme un chat, mais ne réussit pas à retomber immédiatement sur ses pattes. Il chut lourdement sur le côté et, quand il se redressa, les dents du bull-dog s'étaient incrustées dans sa gorge.

La prise n'était pas bien placée; elle était trop bas vers la poitrine; mais elle était solide. Croc-Blanc, avec une exaspération frénétique, s'efforça de secouer ces dents resserrées sur lui, ce poids qu'il sentait pendu à son cou. Ses mouvements, maintenant, n'étaient plus libres; il lui semblait qu'il avait été happé par une chausse-trappe. Tout son être s'en révoltait, au point de tomber en démence. La peur de mourir avait tout à coup surgi en lui, une peur aveugle et désespérée.

Il se mit à virer, tourner, courir à droite, courir à gauche, tant pour se persuader qu'il était toujours vivant que pour tenter de détacher les cinquante pounds que traînait sa gorge. Le bull-dog se contentait, à peu de chose près, de conserver son emprise. Quelquefois, il tentait de reprendre pied, pendant un moment, afin de secouer Croc-Blanc à son tour. Mais, l'instant d'après, Croc-Blanc l'enlevait à nouveau et l'emportait à sa suite, dans ses mouvements giratoires.

Cherokee s'abandonnait consciemment à son instinct. Il savait que sa tâche consistait à tenir dur et il en éprouvait de petits frissons joyeux. Il fermait béatement les yeux et, sans se raidir, se laissait ballotter, de-ci, de-là, avec abandon, indifférent aux heurts auxquels il était exposé. Croc-Blanc ne s'arrêta que lorsqu'il fut exténué. Il ne pouvait rien contre son adversaire. Jamais pareille aventure ne lui était arrivée. Il se coucha sur ses jarrets, pantelant et cherchant son souffle.

Le bull-dog, sans relâcher son étreinte, tenta de le renverser complètement. Croc-Blanc résista à cet effort; mais il sentit que les mâchoires qui le tenaillaient, par un imperceptible mouvement de mastication, portaient plus haut leur emprise. Patiemment, elles travaillaient à se rapprocher de sa gorge. Dans un mouvement spasmodique, il réussit à mordre lui-même le cou gras de Cherokee, là où il se rattache à l'épaule. Mais il se contenta de le lacérer, pour lâcher prise ensuite. Il ignorait la mastication de combat et sa mâchoire, au surplus, n'y était point apte.

Un changement se produisit, à ce moment, dans la position des deux adversaires. Le bull-dog était parvenu à rouler Croc-Blanc sur le dos et, toujours accroché à son cou, lui était monté sur le ventre. Alors Croc-Blanc, se ramassant sur son train de derrière, s'était mis à déchirer à coups de griffes, à la manière d'un chat, l'abdomen de son adversaire. Cherokee n'eût pas manqué d'être éventré s'il n'eût rapidement pivoté sur ses dents serrées, hors de la portée de cette attaque imprévue.

Mais le destin était inexorable, inexorable comme la mâchoire qui, dès que Croc-Blanc demeurait un instant immobile, continuait à monter le long de la veine jugulaire. Seules, la peau flasque de son cou et l'épaisse fourrure qui la recouvrait sauvaient encore de la mort le jeune loup. Cette peau formait un gros rouleau dans la gueule du bull-dog et la fourrure défiait toute entame de la part des dents. Cependant Cherokee absorbait toujours plus de peau et de poil et, de la sorte, étranglait lentement Croc-Blanc, qui respirait et soufflait de plus en plus difficilement.

La bataille semblait virtuellement terminée. Ceux qui avaient parié pour Cherokee exultaient et offraient de ridicules surenchères. Ceux, au contraire, qui avaient misé sur Croc-Blanc étaient découragés et refusaient des paris à dix pour un, à vingt pour un. On vit alors un homme s'avancer sur la piste du combat. C'était Beauty-Smith. Il étendit son doigt dans la direction de Croc-Blanc, puis se mit à rire, avec dérision et mépris.