CHAPITRE XVII
SEIGNEUR ! SEIGNEUR ! UN PAUVRE MATELOT…
Keijo, la capitale, formait une importante cité, où toute la population, à l’exception des nobles, ou yang-bans, était vêtue de l’éternel blanc. Ceci, m’expliqua Kim, permet de déterminer à première vue, par le degré de propreté ou de saleté de ses vêtements, le rang social de chaque personne. Car il va de soi qu’un coolie, qui ne possède qu’un unique costume, est, fatalement, toujours sale. De même, on peut conclure facilement que quiconque apparaît en un blanc immaculé dispose, sans aucun doute, de nombreux effets de rechange et a sous ses ordres, pour s’entretenir ainsi sans tache, une armée de blanchisseuses. Seuls, les yang-bans, avec leurs soies pâles et multicolores, planent bien au-dessus de cette commune et vulgaire classification.
Après nous être reposés, pendant plusieurs jours, dans une auberge où nous lavâmes notre linge et réparâmes de notre mieux, en nos vêtements, les ravages d’un naufrage et le désordre de notre voyage, nous fûmes appelés devant l’Empereur.
Un grand espace libre s’ouvrait devant le Palais Impérial, qui était précédé de chiens colossaux, en pierre sculptée. Ils étaient accroupis sur des piédestaux ayant deux fois la hauteur d’un homme de grande taille, et ressemblaient plutôt à des tortues, tellement ils s’y aplatissaient.
Les murs de pierre du Palais étaient formidables et couverts d’une dentelle de sculptures. Ils étaient si robustes qu’ils pouvaient défier d’y ouvrir une brèche les canons les plus puissants d’une armée assiégeante. La Porte principale était à elle seule un monument. Elle ressemblait à une pagode, et de nombreux étages, couverts chacun d’un toit de tuiles, s’y superposaient, en diminuant de largeur jusqu’au sommet. Des soldats richement équipés montaient la garde devant cette porte. Ce sont, me confia Kim, ceux qu’on appelle les Chasseurs-de-Tigres, c’est-à-dire les guerriers les plus braves et les plus redoutables dont s’enorgueillit la Corée.
Mais il suffit. Un millier de pages me seraient nécessaires pour décrire dignement le Palais de l’Empereur. Je dirai seulement que nous avions devant nous la plus magnifique matérialisation du pouvoir qu’il nous pût être donné de contempler. Seule, une antique et forte civilisation avait été capable d’élever ces murs interminables et orgueilleux, et ces toitures merveilleuses, aux pignons innombrables.
On ne conduisit pas les vieux loups de mer que nous étions dans une Salle d’Audience. Mais, directement, nous fûmes amenés dans une grande Salle de Festin, où nous attendait l’Empereur.
Le festin touchait à sa fin et la foule des convives était de joyeuse humeur. Quelle foule grouillante et superbe ! Hauts Dignitaires, Princes du Sang, Nobles portant l’épée, Prêtres au visage pâle, Officiers Supérieurs à la peau tannée, Dames de la Cour, le visage découvert, Danseuses fardées qui se reposaient, assises par terre, de leurs danses, Duègnes, Dames d’Honneur, Eunuques, Serviteurs et Esclaves.
Tout ce monde s’écarta devant nous cependant, quand l’Empereur, accompagné de ses familiers, s’avança pour nous examiner. C’était, surtout pour un Asiatique, un aimable monarque. Il ne devait pas avoir plus de quarante ans et sa peau, claire et pâle, n’avait jamais connu les ardeurs du soleil. Il avait une grosse bedaine, portée par des jambes malingres. Il avait dû, pourtant, dans sa jeunesse, être un bel homme, et son front en avait gardé une certaine noblesse. Mais ses yeux étaient chassieux, avec des paupières plissées, et ses lèvres se contractaient avec une sorte de tremblement. C’était là, comme je devais l’apprendre, le fruit des excès auxquels il s’abandonnait, excès qu’encourageait Yunsan, le grand prêtre bouddhiste et pourvoyeur impérial, dont nous reparlerons tout à l’heure.
Avec notre accoutrement de marins, nous faisions, mes compagnons et moi, assez piètre figure dans le milieu brillant qui nous entourait. Il y eut d’abord des exclamations étonnées, qui bientôt firent place aux rires. Les danseuses nous environnèrent, nous firent leurs prisonniers, s’attachant trois ou quatre à chacun de nous, et nous entraînèrent à leur suite dans leurs évolutions, comme des ours que l’on oblige à danser.