Et, tout de suite après, j’entendis un grand vacarme de piétinements, de coups donnés et retentissants, de cris de douleur, d’ignobles jurons, et le bruit sourd de corps que l’on traîne sur le sol. Car aucune opération ne s’effectuait dans la prison, sans coups et mauvais traitements.

Les unes après les autres, les portes qui s’alignent sur le corridor s’ouvrirent en claquant, et dans les cachots les corps étaient précipités ou traînés. Sans cesse de nouvelles escouades de gardiens arrivaient, avec d’autres hommes, qu’ils continuaient à frapper, et d’autres portes s’ouvraient devant les formes sanglantes qu’on y poussait.

Plus je me remémore ces faits, et plus j’estime qu’un être humain doit être doué d’une force d’âme sans égale, d’une philosophie à toute épreuve, pour survivre, sans en devenir fou, à la brutalité de pareils spectacles, qui vous côtoient sans répit, à l’iniquité de semblables procédés, dont on est soi-même et sans trêve la victime.

Je suis cet être humain. J’ai survécu sans fléchir et c’est pourquoi, ne pouvant se débarrasser de moi d’autre manière, mes bourreaux ont décidé de mettre en jeu la grande mécanique officielle, la corde passée autour du cou et qui, par le poids de mon propre corps, me coupera la respiration et la vie.

Oh ! je connais sur le bout du doigt les théories des experts, sur la pendaison légale. Par l’effet automatique de la chute du corps dans la trappe qui s’ouvre sous lui, le cou du patient se brise instantanément et sans souffrance. Mais, comme dit Shakespeare des voyageurs dans l’au-delà, les suppliciés ne reviennent jamais sur cette terre pour raconter leurs impressions et témoigner du contraire. Ceux qui, comme moi, ont vécu dans les prisons, connaissent en revanche bien des cas où le cou des pendus n’est pas rompu, où leurs cris d’agonie sont étouffés dans ce trou sombre où bascule la trappe.

C’est fort curieux, savez-vous, une pendaison ! Je n’ai jamais, à vrai dire, assisté à aucune. Mais des témoins oculaires, qui en ont vu une bonne douzaine, m’ont exactement documenté sur ce qui se passera pour moi.

On est debout sur le plancher, jambes et bras liés, le cou dans le nœud coulant, un voile noir sur la figure. Au signal donné, le plancher cède, le corps descend et la corde, dont la longueur a été bien réglée, se tend. Cela fait, les médecins présents viendront autour de moi. Ils se succéderont à tour de rôle, sur un tabouret, qui les hissera à ma hauteur, et, les bras passés autour de mon corps, pour l’empêcher d’osciller comme un pendule, l’oreille collée sur mon thorax, ils compteront les battements de plus en plus faibles de mon cœur. Vingt minutes s’écoulent parfois, après que le plancher a culbuté, avant que le cœur cesse de battre. Ils s’assurent scientifiquement, n’en doutez pas, que l’homme à qui l’on a passé un chanvre autour du cou est bien mort.

Ici, je me permets d’ouvrir une nouvelle parenthèse et de poser à mes concitoyens, au sujet des rites de la pendaison, une double « colle ». C’est bien mon droit, j’imagine, puisque je vais être pendu. Si le fonctionnement, savamment combiné, de la boucle et de la trappe est si parfait, et le résultat immanquable, quelqu’un peut-il m’expliquer pourquoi, pour cette aimable opération, on lie les bras du patient ? Pas un sur dix d’entre vous, tas de crétins, n’est capable de le dire ! Eh bien ! moi, je vais vous renseigner. Peut-être avez-vous eu déjà la distraction de voir lyncher quelqu’un. Vous avez alors constaté que celui, à qui cette malchance advient, n’a qu’une idée, lever les bras en l’air pour desserrer le nœud coulant dont on a orné son cou. Il en serait de même, n’en doutez pas, pour le pendu dans sa prison. Comprenez-vous maintenant ?

Pourquoi, en second lieu, enveloppe-t-on d’un voile noir la tête et la face du candidat à la pendaison ? Réponds-moi, si tu le peux, espèce de fat, élevé dans du coton et dont l’âme ne s’est jamais égarée aux rouges Enfers ? Ce voile noir, penses-y, on va m’en coiffer d’ici peu et, sur ce point encore, j’ai le droit de réclamer une réponse.

Réfléchis bien, mon cher concitoyen, toi, tout bouffi d’orgueil de n’être point dans mon cas, que je ne te pose point cette question mille ans avant la venue du Christ, ni mille ans après lui, dans les ténèbres du moyen-âge, mais en 1913, où nous sommes. Tu es, je n’en doute point, un bon chrétien, et cependant tes chiens pendeurs de bourreaux vont m’emmailloter la tête et la face dans la fatale étoffe… Pourquoi ? Oui, pourquoi ?