Puis, lorsqu’on m’aura bien tourmenté de la sorte, on m’emmènera, un beau matin, vêtu d’une chemise sans col, et on me laissera tomber dans la trappe. Oh ! je sais, tout fonctionnera bien. La corde qui servira a été, longtemps à l’avance, préparée et mise au point par le bourreau de Folsom, qui l’a tendue à fond en y suspendant de gros poids, afin de lui enlever toute élasticité, qui serait gênante pour l’opération.
Mon plongeon dans la trappe sera profond à souhait. Ils ont établi des tables calculatoires très ingénieuses, et pareilles à des barêmes d’intérêts, qui établissent rigoureusement quelle doit être la longueur de chute, celle-ci proportionnée au poids de la victime.
Comme je suis extraordinairement amaigri, il faudra que ma chute soit très profonde, pour qu’elle réussisse à me briser le cou.
Alors les assistants ôteront leurs chapeaux et, tandis que je me balancerai encore, les médecins viendront appliquer leur oreille contre ma poitrine, en comptant les faibles battements de mon cœur. Puis ils diront que je suis mort.
Est-elle assez grotesque, l’effronterie de ces larves humaines, qui prétendent me tuer ? Je suis immortel, imbéciles ! Et vous l’êtes comme moi. La seule différence qu’il y ait entre nous consiste en ceci, que je le sais, et que vous l’ignorez.
Pouah ! Vous me dégoûtez. Moi aussi, j’ai été bourreau, au cours d’une de mes existences passées. Mais je tuais avec l’épée, non avec une corde ! L’épée est la plus noble de toutes les machines à tuer. Et, toutes, tant qu’elles sont, elles ne valent rien. L’acier ni le chanvre ne sauraient supprimer la vie.
CHAPITRE XXIII
A L’INSTAR DE ROBINSON
Après Oppenheimer et Morrell, qui pourrissaient comme moi dans ces années de ténèbres, j’étais considéré comme le plus dangereux prisonnier de San Quentin. Et plus qu’eux encore, j’étais jugé réfractaire aux pires châtiments, réputé tenace et têtu.
Plus terribles étaient les tortures employées par mes bourreaux pour me briser, plus j’encaissais, sans fléchir. « La dynamite ou la mort ! » tel avait été l’ultimatum du gouverneur Atherton. Ce ne fut, finalement, ni l’un ni l’autre. Je ne pouvais produire la dynamite et le gouverneur était incapable de me tuer. Et cette endurance m’était venue, elle aussi, de mes existences passées. Ce sont elles qui m’ont fait plus dur que l’acier.
De l’une de celles-ci, permettez-moi, pour la preuve irréfutable qu’elle comporte, de vous parler brièvement encore. Et ce sera tout, avant qu’on me pende. Je ne m’en souviens que comme un interminable cauchemar.