Non seulement nous n’avions reçu, depuis la veille, aucune nourriture, mais nous n’avions même pas bu une goutte d’eau. Et, roués de coups comme nous l’avions été, nous étions physiquement anéantis par la fièvre. Te rends-tu compte, lecteur ? Peux-tu seulement te rendre compte de l’état lamentable qui était le nôtre ? Battus, fièvreux, à jeun et mourant de soif !
A neuf heures donc, les gardiens arrivèrent. Ils n’étaient pas nombreux. A quoi bon ? Nous ne pouvions offrir aucune résistance sérieuse. Ils n’ouvraient d’ailleurs les cachots que les uns après les autres. Ils étaient armés, en guise de bâtons, de manches de pioches. C’est un excellent outil pour mettre à la raison un homme sans défense.
A chaque cachot qu’ils ouvraient, ils commençaient par taper. Chaque convict eut son compte. Ce fut pareillement bien servi, sans jalousie possible pour personne. Et moi, j’en eus ma part comme les autres. Ce n’était qu’un début, une préparation bien sentie à l’interrogatoire que chaque homme allait avoir à subir de la part de hauts fonctionnaires, engraissés par l’État.
Il y en eut pour plusieurs jours, et l’horreur infernale de ces jours dépassa ce que j’avais encore connu dans la prison.
Long Bill Hodge, le rude et incoercible montagnard, fut le premier interrogé. Il en eut pour deux heures, au bout desquelles on le reconduisit, ou plutôt on le relança sur les dalles de son cachot.
Un assez long temps s’écoula, avant que Long Bill Hodge pût reprendre le dessus et revenir à lui. Quand il eut retrouvé ses idées, il cria, de son guichet :
— Qu’est-ce que c’est que cette histoire de dynamite ? Qui est au courant de cette affaire ?
Personne, bien entendu, ne savait rien.
Ce fut au tour, ensuite, de Luigi Polazzo, un déclassé de San Francisco, né d’Italiens émigrés. Il ricanait au nez de ses questionneurs, se moquait d’eux, et les mettait au défi d’empirer envers lui leurs violences.
Luigi Polazzo reparut un peu moins de deux heures après son départ. Ce n’était plus qu’une chiffe, qui bégayait dans le délire. Il fut incapable, de toute la journée, de répondre aux questions que, de leurs cellules, les hommes lui criaient, avides de connaître, avant d’y passer à leur tour, quel traitement il avait subi, quelles questions lui avaient été posées.