— Le seul moyen qui vous reste, gouverneur, si vous voulez m’avoir, c’est de vous glisser une nuit, dans ma cellule, et de m’y abattre d’un coup de hache.

On en avait, pourtant, fait mourir bien d’autres avant moi, dans la camisole. Les uns, au bout de quelques heures seulement. Les autres, au bout de plusieurs jours. Et toujours ils avaient été délacés à temps, et transportés à l’Infirmerie de la prison, sur un brancard, pour y rendre selon les règles leur dernier soupir, munis d’un authentique certificat du médecin qu’ils étaient décédés d’une pneumonie, du mal de Bright, ou d’une maladie de cœur.

CHAPITRE XXV
JE RENDS VISITE A JAKE OPPENHEIMER

On me laissa donc, désormais, tranquille dans ma cellule. Et, privé ainsi de ces séances de camisole, je me trouvai fort désappointé. Je ne savais plus comment, tout d’abord, produire en moi la petite mort et m’envoler en rêve parmi les étoiles. Puis je découvris que je pouvais, par ma seule volonté et par la compression de ma couverture sur ma poitrine, produire moi-même la transe cataleptique. Les résultats physiologiques et psychologiques étaient les mêmes, et j’en fus fort satisfait.

C’est ainsi que je pus, un jour, aller rendre visite à Jake Oppenheimer, dans son cachot.

Ed. Morrell, je l’ai dit, prêtait une créance entière à toutes mes aventures de l’au-delà, que je lui tapais. Mais Oppenheimer persistait toujours dans son scepticisme.

Un jour donc, tandis que j’étais en catalepsie, je me trouvai, sans l’avoir voulu, transporté près de lui. Mon corps, je m’en rendais compte, était étendu par terre, dans ma propre cellule. Mais j’étais, en esprit, présent pourtant près d’Oppenheimer. Quoique je n’eusse jamais vu cet homme, je le reconnus facilement et sus que c’était lui.

Nous étions en été. Il gisait, déshabillé et complètement nu, sur sa couverture. Je fus péniblement affecté par l’aspect cadavérique de sa figure et par celui de son corps squelettique. C’était à peine une carcasse humaine. Ses os, dépouillés de toute espèce de chair, n’étaient plus enveloppés que d’une peau tendue et ridée, qui ressemblait à du parchemin.

Par la suite, quand je fus de retour dans ma cellule et quand je rappelai à moi mes souvenirs, je me rendis compte que l’état où se trouvait physiquement Jake Oppenheimer devait être identique, en tous points, au mien et à celui d’Ed. Morrell. Et je m’émerveillai que nos belles intelligences pussent subsister quand même en d’aussi tristes carcasses. Il y a des gens qui admirent et adorent la chair, cette chair née de l’herbe et qui s’en retourne en herbe. Qu’ils aillent donc tâter un peu des cachots solitaires de la prison de San Quentin ! Ils y apprendront la supériorité de l’esprit sur la matière.

Mais revenons près d’Oppenheimer. Son corps était pareil à celui d’un homme qui serait mort depuis longtemps, et qu’aurait ratatiné le soleil brûlant du Désert. La peau qui le recouvrait avait la couleur de la boue sèche. Les yeux, grands ouverts, paraissaient être tout ce qui vivait encore en lui. Ils étaient d’un gris jaunâtre et leur regard ardent ne demeurait jamais en repos. Tandis que Jake restait étendu sur le dos, immobile, ses yeux promenaient et dardaient leurs prunelles vers plusieurs mouches, qui voltigeaient au-dessus de lui, en folâtrant dans la pénombre de la cellule. Je remarquai aussi une cicatrice, qu’il avait au coude droit, et une autre à sa cheville droite.