La cour, à cette heure, était déserte. Le soleil éblouissant y dardait en plein ses rayons. Par trois fois, je tentai de la traverser. Mais la tête me tourna et je dus chercher une protection dans l’ombre que projetait un de ses murs.
Un peu remis, je raidis derechef mon courage et renouvelai mon essai. Mes pauvres yeux chassieux, médusés comme ceux d’une chauve-souris, me firent tressauter d’effroi, à la vue de mon ombre qui s’étendait, devant moi, sur les pavés. Je m’efforçai d’éviter mon ombre, trébuchai, puis tombai sur elle. Alors, comme un homme prêt à se noyer, qui fait effort pour atteindre le rivage, je rampai sur les genoux et sur les mains, vers l’abri du mur sauveur.
Je m’y accotai et me pris, là, à pleurer. Il y avait bien des années que je n’avais versé de larmes. Je me souviens encore d’avoir senti, dans cette ultime détresse, la tiédeur de mes pleurs, qui roulaient sur ma joue, et la saveur salée qu’en les atteignant ils mirent à mes lèvres.
Un frisson me saisit, semblable à un accès de fièvre intermittente, et, en dépit de la chaleur torride du soleil, dans cette cour étroite, je me mis à trembler de tous mes membres. Je reconnus que traverser la cour constituait un exploit dont j’étais incapable et, toujours pantelant, j’entrepris de la contourner, accroupi contre le mur et m’y appuyant des mains.
C’est dans cette position que le gardien Thurston, qui m’épiait depuis quelques instants, vint s’emparer de ma personne. Je le vis, déformé par mes yeux chassieux, espèce de monstre énorme et bien nourri, démesurément grossi, qui fonçait sur moi avec une vitesse vertigineuse. Il n’était, en réalité, qu’à quelque vingt pieds de moi, et il me parut qu’il surgissait de l’Infini.
Il pesait dans les cent soixante-dix livres, et l’on se rend facilement compte de ce que, dans les conditions où nous étions, pouvait être une lutte entre nous. C’est au cours de ce bref combat qu’il prétendit avoir reçu de moi un coup de poing sur le nez, coup de poing si terrible que le sang coula.
Toujours est-il qu’étant un condamné à vie et que, pour un condamné à vie qui se livre à des voies de fait, la loi de Californie prévoit comme châtiment la peine de mort, je fus ainsi déclaré coupable et frappé par le jury. Celui-ci ne pouvait, légalement, ne point tenir compte des affirmations solennelles du gardien Thurston, auxquelles se joignirent celles des autres chiens pendeurs de la prison, qui ne se firent point faute de me charger. L’arrêt était inévitable.
Durant tout le trajet que je dus parcourir en sens inverse pour regagner ma cellule, et notamment au cours de la remontée du vertigineux escalier, je fus gentiment roué de coups, tant par Thurston que par la nuée d’auxiliaires accourus pour lui prêter main-forte. Coups de pieds, coups de poings et soufflets. Il en pleuvait.
Si le nez de Thurston a véritablement saigné, ce que je me garderais d’affirmer, ce dut être, probablement, au cours de la mêlée, du fait d’un de ces acolytes trop zélés, qui cognaient à tort et à travers. J’en dégage pleinement ma responsabilité. Mais le prétexte n’en était pas moins excellent pour me pendre !