C’est ainsi que le convict Darrell Standing réincarne l’enfant qu’il fut, en une vie antérieure, dans une tragique caravane d’émigrants, massacrée traîtreusement au pays des Mormons. Plus en arrière, il revit le sort d’un naufragé, jeté par la tempête sur une île rocheuse et déserte, où, par la force des choses et l’implacable loi de l’existence, il retourne à l’homme primitif et à l’âge de pierre. Plus loin encore dans le passé, il se retrouve centurion romain, à Jérusalem, lors du grand drame du Christ, auquel il assista. Il visite la Corée, où il a vécu une fabuleuse et farouche aventure, et revoit également la première femme qu’aux temps préhistoriques, il aima et pressa contre sa poitrine velue. Et toujours, dans toutes ses existences, fut en lui la « colère rouge », cette folie de tuer qui, finalement, va l’envoyer à la potence.

A côté de ces récits divers, mais qu’une même unité morale relie tous entre eux, revient, comme un inlassable leitmotiv, la narration des souffrances endurées dans son bagne par le malchanceux convict. Jack London, qui a frôlé, dans sa cahoteuse existence, tant de coupables et misérables déchets de la société, nous peint cruellement, sur des confidences directes reçues par lui, quelques-uns des sombres drames qui se jouent derrière les murs clos des maisons de force. Les bagnards qu’il nous présente ne sont pas des fantoches sortis, tout armés, de son imagination de romancier, comme le falot criminel du Dernier jour d’un condamné, de Victor Hugo ; ni des personnages, presque aussi fantaisistes, qu’un journaliste qui passe ignore profondément, et auxquels il prête, malgré lui, une partie de ses propres sentiments. L’auteur nous montre ici la vraie face de ces êtres dégénérés et sanglants, qui s’enorgueillissent de leurs cerveaux faussés. L’honorable professeur-assassin est, au demeurant, un ardent humanitaire, épris de justice comme pas un, et qui ne cesse de prêcher… le respect de la vie humaine. Cette déformation du réel se retrouve, semblable, chez tous les criminels et est bien connue de tous ceux qui les ont étudiés. De même, geôliers et fonctionnaires de tout ordre, dans le côtoiement journalier du dangereux gibier dont ils ont la garde et dont ils répondent, souvent au péril de leur propre vie, finissent par y perdre la tête. Et ce sont, dès lors, de part et d’autre, d’effroyables et impitoyables brutalités qui s’affrontent. C’est là ce qu’avec une poignante émotion nous décrit Jack London.

Tant en ce qui concerne ces sombres peintures qu’au cours des récits accessoires, une flamme admirablement tragique, et qui atteint par moments à une quasi-géniale grandeur, enveloppe tout ce volume. C’est un de ceux auxquels Jack London a le plus passionnément travaillé et où il a mis le plus de lui-même.

Le texte original est un peu plus touffu que celui que nous présentons au public. Il a été allégé, en certaines de ses parties, avec l’autorisation de Mrs. Jack London.

Paul Gruyer et Louis Postif.

LE VAGABOND DES ÉTOILES

CHAPITRE PREMIER
DARRELL STANDING SE PRÉSENTE

Bien souvent, dans mon existence, j’ai éprouvé la bizarre conscience que mon être se dédoublait, que d’autres êtres vivaient ou avaient vécu en lui, en d’autres temps ou en d’autres lieux. Ne proteste point, ô toi, mon futur lecteur. Mais scrute toi-même ta conscience. Retourne en arrière tes pensées, vers l’époque où ta personne physique et morale n’était pas encore cristallisée, où, matière plastique, âme en flux comme la mer montante, tu sentais à peine, dans le bouillonnement tumultueux de ton être, ton identité se former.

Alors tu te souviendras peut-être, en lisant ces lignes, de choses oubliées (car beaucoup d’oubli t’est venu depuis), de visions indécises et brumeuses, qui passèrent devant tes yeux d’enfant et qui, aujourd’hui, ne t’apparaissent plus que comme des rêves irréels, faits de pure fantaisie et qui prêtent à rire.

Tout, cependant, dans ces visions lointaines de ton être, n’était pas un songe. Quand, enfant, tout petit enfant, il te semblait, durant ton sommeil, que tu tombais dans le vide, d’une hauteur infinie ; lorsque tu croyais voler dans l’air comme font les oiseaux du ciel, ou que tu regardais avec horreur, autour de tes pieds enlisés dans la boue, ramper mille araignées répugnantes, mille créatures immondes, courant sur leurs pattes innombrables ou se traînant sur leurs ventres ; lorsque dansaient devant tes prunelles closes des formes cauchemardantes, inconnues, et que tu voyais se lever ou se coucher d’étranges soleils qui ne sont point de ce monde ; tout cela, peut-être, n’était point un vain rêve de ton imagination échauffée et fiévreuse.